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Lire, comme la brasse, n’est pas un luxe
«Mais où je suis quand je lis?» C’est un jeune garçon qui pose la question à la romancière Agnès Desarthe, en visite dans une classe d’école. Le gamin poursuit: «Quand je suis à la maison et que je lis, parfois ma mère m’appelle; elle est dans la même pièce que moi; je l’entends, mais je ne peux pas lui répondre. C’est comme si elle était très loin. On est ensemble, mais je ne suis pas là. Mais où je suis, quand je lis?» Cette anecdote fascinante qui en dit long sur le pouvoir de la lecture me revient en mémoire alors que les discussions sur le prix des livres en Suisse soulèvent le fait que lire – en tous les cas, acheter certains types de livres, les plus récents, les plus neufs – est peut-être en passe de (re)devenir un luxe. Ma conviction de toujours est que la lecture fait partie de la trousse, si ce n’est de survie, en tous les cas de vie.
Deux livres de la rentrée vont dans ce sens et célèbrent le couple écrivain lecteur avec force et originalité, et c’est peu dire qu’ils tombent à pic. Dans Karen et moi (Arléa), Nathalie Skowronek raconte comment Karen Blixen lui a sauvé la vie, se reconnaissant parfaitement dans son parcours de fillette différente, étouffant dans les salons bourgeois de ses parents, prête à suivre n’importe quel aventurier qui lui promettrait le mariage en Afrique. Karen et moi raconte en parallèle le parcours de la mythique écrivaine danoise et celui de Karen. C’est à la fois gonflé, plein d’outrecuidance – qui est Nathalie Skowronek, écrivaine débutante, pour mettre sur le même plan son existence et celle de l’auteure de La Ferme africaine? – et terriblement vrai: un vrai lecteur est à égalité avec l’écrivain, ils ne font qu’un, se parlant d’une intimité à l’autre hors de toute convention sociale.
Dans «Génération Nothomb» (Ed. Luce Wilquin), Annick Stevenson plonge dans la relation intense et particulière qu’Amélie Nothomb entretient avec ses lecteurs. Notamment avec Sam, ado rebelle qui n’avait jamais lu de roman avant de tomber sur Les Catilinaires, de dévorer un à un tous les autres romans d’Amélie Nothomb, de lui écrire et même de lui consacrer un blog – «Elle m’a redonné l’espoir qui me faisait défaut.» Dans un monde idéal, tout ce qui est bon pour les êtres humains devrait être en libre accès – la musique, le cinéma, les livres et les tomates bio, et les artistes, les écrivains, les éditeurs et les paysans devraient pouvoir vivre d’amour et d’eau fraîche. Mais ce n’est pas le cas. A nous tous de trouver des solutions acceptables et de faire en sorte que ce couple ne divorce pas. .
Isabelle Falconnier, Rédactrice en Chef Adjointe, L’Hebdo
«On vous aime beaucoup, mais...»
«On vous aime beaucoup, mais dorénavant on va acheter en France ou sur Amazon: c’est beaucoup trop cher ici...» Cette phrase, nos libraires l’entendent de plus en plus régulièrement, et souvent venant de clients anciens, réguliers, fidèles. Il faut des années pour construire la notoriété de qualité d’une entreprise et la fidélité des lecteurs; il suffit de quelques fournisseurs exclusifs irresponsables et inconscients de la «réalité du terrain» pour les compromettre. Je me suis déjà beaucoup exprimé sur le sujet: nous achetons nos livres en Suisse, auprès de diffuseurs exclusifs, qui décident unilatéralement de répercuter – ou pas – la baisse de l’euro sur le prix de vente en francs suisses, et de garder pour eux – ou pas – les profits liés aux variations du taux de change.
Des années de lutte pour en arriver à... un projet de loi qui octroierait à la Surveillance des prix la possibilité d’intervenir en cas d’abus, et qu’un malencontreux référendum, lancé par les sections zurichoises de l’UDC et du PLR, avec le soutien de la puissante Migros, vient remettre en cause. Si la récolte de signatures en Suisse romande a été très faible (moins de 2% des 58 277 signatures validées), il faudra que les Romands se mobilisent massivement lors de la votation, probablement au printemps 2012, pour que la loi ne soit pas balayée par des intérêts dogmatiques (les partis) et financiers (la Migros). D’un autre côté, une enquête de la Commission de la concurrence ouverte en… 2008 contre les pratiques des diffuseurs est suspendue depuis que le Parlement a voté le projet de loi. En attendant, l’euro est au plus bas, le prix des livres ne suit pas, et les clients rechignent de plus en plus à acheter leurs livres en Suisse.
A ceux qui «appellent les consommateurs à effectuer leurs achats en France pour faire pression sur les distributeurs», nous répondons ceci: pour ce qui concerne le marché du livre, les diffuseurs en Suisse sont des filiales des groupes français. Si les Suisses achètent leurs livres en France, cet argent va toujours dans les mêmes poches, avec un peu moins de profit à la clé, certes, mais beaucoup de cynisme. Tant que le système tient, ils en profitent. Et si les consommateurs en sont les victimes, les libraires en sont les otages. Ce déplacement des achats fragilise en revanche les librairies suisses (et Payot n’est pas la plus fragile d’entre elles). Mais au-delà de ces questions de prix, il y a la qualité de nos magasins, les compétences de nos libraires, l’offre large et profonde, la qualité du service et tout ce que nous faisons pour nos clients. Et tout cela a aussi un prix... qui ne permettra jamais d’être au «prix français»: il faut être réaliste. Entre le «luxe» et Lidl ou Aldi, il y a un juste milieu, non?
Pascal Vandenberghe, Directeur Général, Payot Libraire

La romancière française poursuit, avec «Et te voici permise à tout homme», l’exploration des liens affectifs conjugaux entamée avec «Une affaire conjugale». Sanglant.

Le désir passe par le corps. Plusieurs livres de la rentrée questionnent l’incarnation de nos désirs et notre soif d’érotisme.

«Je suis bobo, j’aime le bio et le champagne! » Laure Mi Hyun Croset

Christian Oster roule, Véronique Ovaldé enquête dans une ville imaginaire d’Amérique latine, Hubert Haddad a de nouveau l’âge des premières amours, Denis Lachaud apprend l’hébreu et Eric Reinhardt adresse la parole à une inconnue.

Frédéric Beigbeder fait pour une fois l’unanimité, Philippe Jaenada claque la porte, Emmanuel Carrère part en Russie avec Limonov, Delphine de Vigan cherche sa mère.

Qui a fait quoi? Qu’ils soient suisses ou policiers, les romans cherchent toujours la même réponse. La parole à Olivier Sillig, Florence Heiniger ou Anne-Lise Grobéty.

Entraînés par l’énorme «Freedom» de Jonathan Franzen, les romans étrangers nous emmènent à Londres dans les années 20 ou 50, en mer Baltique au temps des amours de jeunesse ou sur un campus où meurent deux jeunes filles.

De l’Islande de Sofi Oksanen à l’Italie d’Alessandro Piperno ou la Somalie de Nafida Mohamed, des histoires d’hommes et de femmes qui naissent, vivent et meurent.

Dinaw Mengestu. L’Ethiopie en héritage.

• Anne Cuneo alias John Florio. Suite et fin de la trilogie élisabéthaine amorcée avec «Le trajet d’une rivière», «Un monde de mots» raconte la vie de John Florio, traducteur et héros discret de la Renaissance.
• Frisch par sa fille. Témoignage émouvant d’Ursula Priess sur Max Frisch, son père.
• Arditi en Turquie. «Le Turquetto» navigue entre Constantinople et Venise.

• Haruki Murakami. Maître du temps. L’écrivain japonais livre avec «1Q84» son œuvre la plus complexe. Une histoire d’amour au parfum de science-fiction, et une critique de l’extrémisme religieux. Un roman-fleuve très addictif.
• Puchner en famille. Quand le rêve californien vire au cauchemar.
• Alaska forever. David Vann, après «Sukkwan Island», revient sur les lieux du crime.

• Lorette Nobécourt. Touchée par la grâce. Sur trois générations, l’écrivaine remonte à la source d’un drame passionnel. «Grâce leur soit rendue» est un roman à la fois grave et lumineux, sur la trace que le passé laisse dans nos vies.
• Le gel de l’amour. Dans «Inverno», Hélène Frappat raconte le poison de la jalousie
• Sylvain Coher. «Carénage» revisite le mythe de l’homme à la moto.