|
| ||

L’œil d’un appareil photo suit depuis le plafond les aventures de la table à manger de la maison. On y voit une nappe bleue, bientôt rejointe par des cahiers de devoirs, remplacés par des sets de table, des assiettes, un enfant affamé, puis deux, une maman debout, la casserole à la main, de la nourriture dans les assiettes, des mains qui s’agitent, puis des assiettes vides, des miettes sur la table. «Montrez- moi comment vous mangez et je vous dirai qui vous êtes!» démontre le sociologue Jean-Claude Kaufmann qui s’est livré dans Familles à table (Armand Colin) à un fascinant exercice d’ethnologie photographique. La table, objet essentiel de la mise en scène familiale, coeur de la vie affective de la maisonnée, est ici à son tour mise en scène avec tendresse et curiosité. Du coup, le repas pris ensemble, petit théâtre des familles, raconte des histoires de liens avec les images de l’agitation domestique. Familles à table est en cela formidable: seul ce livre, ses photographies mises côte à côte avec intelligence, pouvaient rendre et transmettre ce théâtre-là.
Même démarche, dans le registre des mots : celle de Robert Massin, né en 1925, qu’a rencontré Mireille Descombes (lire en page 8 et 9). Figure emblématique du graphisme français racontée par Laetitia Wolff dans une belle monographie chez Phaidon, il est le premier à s’être intéressé au rôle de l’apparence du livre, de l’émotion transmise par la couverture du livre, de la mise en scène, justement, du contenu du livre. Il crée en 1972 l’idée de collection littéraire avec Folio Gallimard. Ses couvertures conçues comme des affiches deviennent des facteurs déterminants du succès commercial. Ses étonnantes mises en pages de La cantatrice chauve d’Ionesco ou de Cent mille milliards de poèmes de Queneau prouvent que la poésie se regarde autant qu’elle se lit ou s’écoute. Kaufmann, Massin: deux metteurs en scène d’images et de mots qui n’ont eu de cesse de transmettre de l’émotion, de la vie, des sentiments. Un beau livre, et le supplément littéraire que vous tenez entre vos mains en regorge, c’est avant tout cela: une organisation personnelle, subjective, émouvante, d’une matière qui tient au coeur d’un auteur et qu’il tente de vous faire partager. Au théâtre de la vie, le beau livre est roi. |
On peut difficilement soupçonner Pascal Quignard, écrivain renommé (lauréat 2002 du prix Goncourt pour Les ombres errantes), intellectuel et esthète, d’être un dangereux pornographe. Pourtant, le titre de son nouveau livre, La nuit sexuelle (voir notre sélection de livres d’art), qui avait été retenu l’été dernier pour être le thème du Banquet du Livre de Lagrasse, dans le sud de la France, a provoqué l’ire de catholiques radicaux, d’autant plus que cette manifestation littéraire et philosophique qui s’étale sur une semaine a traditionnellement lieu dans une abbaye. Poursuivant la réflexion qu’il avait engagée avec Le sexe et l’effroi (Gallimard, 1998), Pascal Quignard aborde dans La nuit sexuelle (Flammarion, 2007) la question des origines à partir d’une interrogation: «Comment voyagent les âmes des hommes dès l’instant où elles désirent se remémorer leur source sexuelle?» et d’un constat: «Je n’étais pas là la nuit où j’ai été conçu.»
Personne n’était là non plus durant la nuit du 8 au 9 août 2007, lorsque des inconnus ont pénétré dans la librairie du Banquet du Livre pour répandre un mélange de gasoil et d’huile de vidange sur des milliers de livres, les rendant ainsi définitivement hors d’usage. L’histoire est cocasse, puisque, outre des ouvrages de philosophie antique, lesdits vandales ont au passage souillé des écrits de saint Augustin! Cette nouvelle forme d’autodafé qui commence à se répandre (sans mauvais jeu de mots!) rappelle des périodes sombres qui remontent à la nuit des temps, plus précisément depuis la naissance de l’écrit comme vecteur de transmission des idées et de la pensée.
Peut-on tout dire, tout écrire, ou bien faut-il fixer des limites à la liberté d’expression? Cette question récurrente nécessiterait plus que ces quelques lignes pour être abordée sereinement dans toutes ses dimensions. En tant que libraires, nous y sommes confrontés régulièrement, et nous devons donc prendre position. La réponse que nous apportons est celle de la vocation de Payot, qui est de favoriser l’accès à tous les livres et pour tous les lecteurs. Et, si certaines idées doivent être contestées, elles peuvent l’être par l’argumentation et le dialogue, certainement pas par la violence, la censure ou les pressions de quelque sorte que ce soit. C’est ce qu’explique très bien Raoul Vaneigem dans Rien n’est sacré, tout peut se dire (La Découverte, 2003), véritable manifeste pour une liberté d’expression sans aucune limitation, qu’elle soit morale, politique ou juridique. |







