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Farlander, roman de Col Buchanan, annonce un tournant dans l’univers paradoxalement très codé de la Fantasy.

Une nouvelle Fantasy est en train d’éclore du cocon tissé par ses maîtres, ou leurs ombres. Nous quittons ces héros auréolés de gloires, purs et traversant les écueils de leur mission ou de leur destinée comme une étoile traverse le firmament. Le temps faisant, la magie est devenue un simple outil, un accessoire parmi d’autres, et de roman d’aventures à fond initiatique (le héros est toujours porteur d’une mission, bonne ou mauvaise, et élevé de sa condition par ses périples), les auteurs actuels nous offrent des humains, des mortels semblables à nous, raillant sagesse et noblesse, et pouvant même mourir, quand bien même leur cause était juste et leur destin magnifique ou prometteur. Les écrivains d’hier écrivaient pour des questions qui n’ont pas beaucoup changé, mais elles se posent différemment et c’est là tout leur intérêt. Alors, en passant de Gemmell à Weeks, faisant un détour par Goodkind ou Nichols, flirtant avec Wurts, Brett et d’autres, nous arrivons à un auteur comme Buchanan, et nous frôlons l’hérésie – ou le génie. Mais le génie peut avoir cela de dangereux qu’il nous emmène à la limite de la destruction de sa propre source. Ici, la Fantasy.
Farlander de Col Buchanan (premier tome paru en juin 2011, seconde partie attendue en février 2012) est un crépuscule, celui de son héros, Ash. C’est aussi celui de son monde, incrusté dans un genre de Fantasy qui se rapproche dangereusement du nôtre : la poudre, les armes à feu, les guerres justifiées par la religion… et aucune magie ! Peter V. Brett dans La lance du désert nous en avait donné un avant-goût en créant un monde en proie à un danger que deux idéologies allaient devoir combattre, avec à la clef un choix aussi simple que lourd de conséquences : l’altérité peut-elle se résoudre à s’accepter mutuellement ? Même autour d’un ennemi commun ? Et à quel prix ? Car c’est dans la manière de combattre une même chose que, souvent, deux entités peuvent se déchirer… Une écriture fluide, des personnages travaillés, un roman alternant les histoires et les époques avec maîtrise et doigté, et un regard sur ce qui cause haine et massacre parmi les hommes. Loin des poncifs opposant des fanatiques religieux et bornés aux « civilisés », tout en finesse, l’auteur décrit deux cultures qui, au fil des pages et des combats, au fil des destins et des choix, comprennent que, quelle que soit la bannière qu’elles suivent, tout n’est question que de point de vue. Et que, selon cette optique, il est possible de trouver en l’autre une volonté semblable à la sienne.
Farlander ou le destin d’un homme, et dont les dernières pages nous annoncent qu’une vraie fin n’existe que si elle mène à une autre étape. En ce sens, ce roman est une surprise qui touchera, ou révoltera, mais ne laissera pas indifférent. « Après le choc, deux chemins s’offriront à vous, annonça le Prophète dans un négoce impeccable qu’il adopta sans crier gare. Si vous choisissez l’un, vous échouerez dans votre quête, mais vous n’aurez rien à vous reprocher et il vous restera beaucoup de choses à accomplir encore… Si vous choisissez l’autre, vous finirez par réussir, mais vous serez condamnables à bien des égards et rien ne saura plus vous faire avancer. » Alors, que penser de Farlander ? Une lente agonie à la beauté bouleversante, tachée et maculée d’un souvenir au goût doux-amer : celui d’un monde perdu à jamais, mais menant à un avenir empli d’espoir, de désillusions et d’incertitudes. Ce roman fait partie d’un tournant déjà bien amorcé, autant dans sa propre trame que pour le monde de la Fantasy. Un nouveau chapitre s’ouvre, et Farlander en fait partie. Reste simplement à voir si la suite nous laissera un goût de cendre, ou nous élèvera vers de nouveaux sommets.
Mon avis, autant pour ce roman que pour la Fantasy et son évolution, est que tout cela forme un tout. Et qu’on peut y piocher à volonté et selon l’envie du moment. C’est un premier chapitre dans un premier livre qui a un avenir prometteur – et encore beaucoup de terrain à défricher. I