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Cluny, 910-2010


Joëlle Brack
15 juillet 2010

Cluny célèbre le 1100e anniversaire de sa fondation, qui marque également le bicentenaire de sa destruction… Un ouvrage magnifique retrace l’histoire de l’abbaye, et de sa filiation avec Romainmôtier.


© DR

Les voyageurs érudits qui passent par Cluny au début du XIXe siècle sont horrifiés. L’abbaye bourguignonne qui, six siècles durant, fut le plus vaste édifice de la chrétienté et rayonna dans toute l’Europe, n’est plus qu’un spectre à moitié en ruines… Vendu en 1798 par la République pour une bouchée de pain [cent mille francs, alors qu’on en espérait vingt fois plus] à des négociants de Mâcon, le prestigieux ensemble n’a pas eu de chance. Alors que la cistercienne Fontenay est rachetée par un industriel qui y installe une papeterie – toujours laïc et appartenant aux descendants des Montgolfier, l’ensemble abbatial est aujourd’hui entièrement restauré par ses propriétaires ! – Cluny échoit à des entrepreneurs qui démantèlent les somptueux bâtiments pour en vendre les matériaux. Les charpentes, tuiles et boiseries, plus faciles à détacher, partent les premières, dégât relativement moins grave que ne peut le faire penser l’aspect délabré qu’il suscite. Mais en 1810, malgré les tentatives de sauvetage par le tout nouveau Conservateur des Monuments Français, la destruction prend un tour définitif avec la création de deux rues, complètement contraires à l’ordonnance du lieu, et l’acceptation du projet d’un haras national et d’une école professionnelle et arts et métiers [!], dont les bâtiments se superposent froidement à la grande nef de l’église. La démolition des plus belles parties de Cluny fournira du matériau à bien des quartiers de Mâcon…

Cluny la bénédictine avait pourtant été fondée sous les meilleurs auspices, suite à la donation en 910 d’un domaine par Guillaume 1er d’Aquitaine, et à la tutelle directe du pape, qui protégeait de la rapacité des grands féodaux : ses abbés gèrent admirablement la construction, d’abord modeste [Cluny I], puis plus vaste et raffinée [Cluny II, dès 963], et finalement de Cluny III, un imposant ensemble conventuel dont le chantier, dominé par une abbatiale à double transept et triple clocher, durera un siècle et demi, passant du roman au gothique ! L’influence de l’Ecclesia Clunisiensis est immense dans toute l’Europe ; du Xe au XIIIe siècle, elle est au centre de la vie intellectuelle occidentale et d’un réseau de plus de soixante prieurés, dont quinze à l’étranger. Puis les querelles internes, l’abandon des contraintes monastiques et une gestion calamiteuse minent l’ordre, qui peu à peu périclite.

Retraçant  
Onze siècles de rayonnement   le remarquable ouvrage consacré à Cluny par le médiéviste anglais Neil Stratford et son équipe plonge donc au cœur de l’une des aventures culturelles les plus formidables de l’histoire. L’érudition des spécialistes nourrit avec discrétion le récit haletant, très accessible et magnifiquement illustré de cette épopée, qui exploite avec bonheur les archives pour les replacer dans un contexte historique soudain très vivant. Mais Cluny, malgré ses déboires, n’est pas qu’un fantôme de parchemin, et, mis en appétit par cette compilation généreuse, le curieux ne résistera pas à la tentation d’y aller voir ! Sur place d’abord, où les restes de Cluny sauvés in extremis sont encore de toute beauté, quoi qu’on puisse ressentir devant les reconstitutions… Et puis, beaucoup plus près de nous, à Romainmôtier ! L’abbatiale, dont l’origine remonte au Ve siècle [ce qui en fait l’un des premiers monastères d’Europe] a en effet rejoint en 928 le réseau clunisien, ce qui n’est pas sans conséquence : lors des grands travaux de l’An Mil, Romainmôtier se fit en toute simplicité réplique miniature de Cluny II, qui survit ainsi dans cette « maquette » presque intacte ! Pierre blonde et tuile rousse, la première fille étrangère de Cluny mérite d’autant plus un pèlerinage que son exceptionnel ensemble vient d’être complété par des découvertes archéologiques majeures, admirablement mises en valeur dans une présentation qui mêle aux précieux vestiges la sophistication éclairante des technologies du XXIe siècle. En route !

Voir Aussi:

Le livre


1)
9782757701126.gif
Neil Stratford, Hartmut Atsma, Françoise Bercé, Quitterie Cazes, Editions du patrimoine Centre des monuments nationaux, Relié, 2010, 487 pages
Prix : CHF 124.00
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

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