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Des archéologues viennent de trouver à Londres les vestiges du théâtre dans lequel débuta Shakespeare : c’est la deuxième trouvaille de ce genre en vingt ans !

Hantise des promoteurs, les vestiges anciens mis au jour à l’occasion d’un chantier sont une catastrophe économique – on arrête tout pour des mois et on remplace les excavatrices par des pellettes – mais une aubaine pour les archéologues, qui doivent souvent compter sur les projets d’urbanisation et le hasard pour voir s’ouvrir les entrailles de la terre, révélant soudain des trésors enfouis depuis des siècles et menacés par une définitive coulée de béton… Ces instants merveilleux existent vraiment, ainsi que les archéologues anglais viennent de l’expérimenter : il y a quelques jours à peine, le Musée de Londres a annoncé avoir retrouvé, au nord-est de la City, les ruines du Shoreditch Theatre, une arène de spectacle en bois dans laquelle joua la troupe de lord Chamberlain et en particulier son acteur et auteur le plus prometteur, William Shakespeare. Rideau !
Créée en 1593 par les lords Chamberlain, en charge des spectacles à la cour d’Elizabeth, puis passée à son fils avant d’être adoptée par le roi Jacques Ier en 1603, ce qui dit bien sa qualité et son succès, la troupe portait le nom de Lord Chamberlain’s Men : les femmes en effet n’étaient alors pas autorisées à se commettre sur les planches, et Juliette comme Ophélie ou Lady Macbeth furent d’abord des travestis… La remarquable Opération Shakespeare d’Anne Cunéo [Campiche, 2007], restitue avec un réalisme étonnant l’effet inattendu de tels spectacles ! Ça ne s’invente pas : c’est en creusant les fondations de la future salle de la Tower Theatre Company que les terrassiers ont buté sur les vestiges du Shoreditch, dont l’existence était répertoriée mais les traces matérielles inexistantes. La finalité du chantier est une chance pour les archéologues, car les vestiges seront intégrés dans la nouvelle salle de spectacle, ce qui enchante son directeur, Jeff Kelly, ravi de cette « source d’inspiration pour le théâtre du XXIe siècle ». Une mise en valeur inespérée, mais qui ne va pas à la cheville de celle offerte au Globe, héritier du Shoreditch, excavé il y a quelques années – et, lui, entièrement reconstruit à l’identique ! C’est d’ailleurs à un pur coup de théâtre que la « vraie » salle de la troupe de Shakespeare doit sa résurrection. Lorsqu’en 1949 le chercheur et homme de spectacle américain Sam Wanamaker voulut voir à Londres le théâtre de son idole, il fut catastrophé de sa totale disparition, seule une plaque sur une brasserie signalant aux passants l’emplacement approximatif du lieu où le Grand Will avait œuvré. Lorsqu’en 1597 le bail de Shoreditch expira, les comédiens de Chamberlain avaient en effet émigré à Southwark, sur la rive sud de la Tamise, un faubourg mal famé où tout Londres courait aux premiers théâtres permanents d’Europe. Dès septembre 1599, c’est là, au Globe, qu’on peut imaginer très ressemblant à son ancien Shoreditch, que Shakespeare fit jouer Jules César, Hamlet, La nuit des Rois ou Othello. Incendié en 1613, reconstruit, il fut finalement démoli en 1642 sous la pression des Puritains
Or, alors que Wanamaker bataillait depuis près de quarante ans en vain contre la Municipalité de Londres pour retrouver ce haut lieu de la culture européenne, c’est le promoteur d’un parking souterrain qui découvrit en 1989 les ruines du Globe : juste des poutres, des briques et du chaume, mais qui prouvaient que l’Américain avait raison ! Du coup, un étrange chantier « d’époque » aux techniques archaïques allait monopoliser l’attention pendant six ans : tel un décor de théâtre qui serait le théâtre lui-même, la vaste structure de bois polygonale a attiré une foule de spécialistes et de volontaires qui, la truelle à la main, ont enfourné 250 tonnes de paille et de mortier entre les 50.000 lattes de bois étayant les parois… Loges pavées de briques, galeries de bois à toit de chaume, scène en avancée avec colonnes de faux marbre, arène à ciel ouvert pour le bon peuple, tout a été minutieusement reconstitué pour que Shakespeare reconnaisse « son » Globe ! Et, tandis que l’infatigable Wanamaker réunissait des mécènes pour près de dix millions de francs, Londres offrait chichement un bail de 125 ans et le droit de prélever cinquante chênes dans les forêts d’État – un peu léger, quand on pense au 17 milliards promis aujourd’hui aux JO 2012… Qu’importe ! Le rêve d’un idéaliste – hélas décédé juste avant la fin – permet aujourd’hui au « nouveau » Globe, comme jadis au Shoreditch miraculeusement redécouvert, d’extraordinaires représentations qui remontent le temps : venir au théâtre à la lumière du jour, voir le reste du public comme au cirque, entendre la musique live mais aussi les bruits du dehors, et passer peut-être la soirée dans l’arène, pris à parti par un comédien ou trempé par une averse anglaise, sont des expériences que les spectateurs d’aujourd’hui n’ont pas souvent l’occasion de connaître ! Et leur plaisir rejoint celui d’un voyageur suisse de l’époque, le médecin Thomas Platter, qui notait dans son journal en date du 21 septembre 1599 qu’« après le déjeuner, vers deux heures, mes amis et moi avons passé la Tamise et là, dans un bâtiment au toit de chaume, nous avons assisté à une excellente représentation au sujet de du premier empereur jules César, très bien jouée et comptant une quinzaine de personnages… ». I