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Festival de la correspondance à Grignan


Joëlle Brack
02 juillet 2009

Si, à chaque seconde, un millier de SMS sont envoyés dans le monde, est-il bien raisonnable de consacrer encore un festival culturel à la correspondance ? Trois fois oui !


© Droits réservés

Une « lettre » au courrier d’aujourd’hui est, presque toujours, une circulaire administrative ou une facture. Combien de fois recevons-nous encore un faire-part, une invitation, un message amical écrit à la main ? C’est que l’incontournable « iméïle » a supplanté presque totalement la calligraphie. Certes, les potentialités du texte virtuel et la puissance expressive des tags donneront de notre époque un portrait révélateur, mais quel gâchis pour les chercheurs de demain, à qui sera refusé le plaisir instructif de farfouiller dans la paperasse pour alimenter leurs essais…

Cause, conséquence ou dégât collatéral, cette perte de contact avec le papier et les crayons correspond pour certains, en particulier les jeunes usagers, à un détachement de la lecture, de la langue et de l’orthographe correctes, ce qui fait craindre pour l’avenir. S’il est compréhensible que la jeune génération soit soucieuse de se démarquer des adultes, et de provoquer parents et profs par le langage et la phonétique [kour Kamarad la viéye ortograf è derièr toi!], il est risqué de la laisser rompre les amarres et s’éloigner du port académique au point de n’être plus capable de le rallier lorsque le temps d’intégrer la société et le monde du travail sera venu…. Ceci dit, est-il culturellement répréhensible de privilégier l’oral par rapport à l’écrit ? Une fâcheuse hiérarchisation ayant abouti de par le monde à l’effritement de pans entiers de la culture transmise, qu’il est aujourd’hui bien difficile de réanimer, la question peut se poser ! La mesure consiste sans doute à accepter que les plus jeunes renoncent temporairement aux normes, tout en bourrant en douce leur bagage de connaissances indispensables… Et puis l’avalanche des textos, courriels et autres blogs prouve que, malgré l’emprise de la téléphonie mobile, le goût de dire n’a pas totalement éradiqué celui d’écrire, même bizarrement… Mais si, à chaque seconde, un millier de SMS sont envoyés dans le monde, est-il bien raisonnable de consacrer encore un festival à la correspondance ? Trois fois oui !

Oui d’abord parce que cette manifestation se déroule en un endroit charmant : Grignan, bourgade du Tricastin perchée sur un éperon dominant un petit paradis de lavandes et de vignes, de truffes et d’olives, de vieilles pierres blondes et de poteries rousses… Le nom vous est familier ? C’est que l’imposant château de Grignan, une forteresse transformée en séjour de plaisance, fut baptisé au XVIIe siècle « le Versailles du Midi » tant Madame de Sévigné et surtout sa fille y tinrent brillant salon, et passa à la postérité grâce à la marquise épistolière et à ses lettres, envoyée à Grignan chaque semaine durant trente ans ! Nul lieu donc ne pouvait mieux convenir au Festival de la correspondance, qui accueille chaque année dans ce cadre délicieux un bel éventail de comédiens pour la mise en spectacle de missives variées, à travers le temps et les cultures. Ateliers d’écritures, animations autour du papier, expositions, concerts, calligraphie et bouquinistes ont également leur mot à dire dans cette manifestation à la fois raffinée et joyeuse, qui fait vibrer l’écrit sous toutes ses formes en explorant un thème particulier – cette année, l’Italie !

Oui encore parce qu’en un temps où le « e-quelque chose » semble seul digne d’intérêt, il est nécessaire, original et agréable de rappeler que l’encre et le papier ont un charme, une histoire, un pouvoir évocateur irremplaçables. Où rencontre-t-on encore l’écriture ? Dans les déclarations d’amour, les témoignages d’amitié, les cartes postales, les ordonnances de médecins, les devoirs des petits enfants, la liste du marché, les vœux – là où un poids de vie et d’humanité leste encore les mots ! À l’agacement des « pourriels » qui bloquent nos messageries électroniques correspond d’ailleurs la déception latente de ne jamais trouver de « vraie » lettre dans le courrier, et ce pourrait bien être là l’une des raisons du succès de ce Festival de l’art épistolaire, dont c’est la quatorzième édition, ce qui en… écrit long !

Oui enfin parce que le laconisme des messages d’aujourd’hui n’a rien inventé : comme le marbre ou le parchemin, la capacité des écrans de nos téléphones portables n’est pas indéfiniment extensible, et réclame le même traitement que leurs augustes ancêtres – l’abréviation ! Il suffit de vouloir déchiffrer les inscriptions latines pour que nos souvenirs scolaires se heurtent à des raccourcis saisissants qui embrouillent nos déclinaisons… C’est que le graveur a dû délivrer son texte sur une surface restreinte, d’où d’habiles coupures qui frustrent le lecteur d’aujourd’hui ! Quant aux étudiants en butte aux documents médiévaux, ils peinent sur les origines de nos borborygmes virtuels, car les copistes se voyaient mesurer non seulement le parchemin, rare et coûteux, mais aussi l’encre, difficile à fabriquer et à garder liquide, et la chandelle qui éclairait leur travail ! Leur « truc », des signes codés pour indiquer l’économie de telle syllabe, évoque la plus proche sténographie, mais ça ne facilite pas… Moins éloignés dans le temps, et tout aussi avares de moyens, les artisans qui signèrent leurs bâtiments ou leurs outils avaient tendance eux aussi à verser dans la phonétique pour en finir. Il suffit cependant de lire à haute voix « BGVN » pour comprendre que le cantonnier qui installa la fontaine du village vers 1730 s’appelait tout bonnement Béguin ! La folle originalité des textos dont nous sommes friands est donc vieille comme Hérode…

Un Festival comme Grignan n’a donc que d’excellentes raisons de vivre et de prospérer, « peut-être parce qu'on n'écrit plus de lettres ou du moins plus comme autrefois. Peut-être parce que la lettre dit tout et rien. Peut-être parce qu'aujourd'hui encore j'espère, en ouvrant la boîte aux lettres, en trouver une à mon nom. Peut-être parce que les lettres que l’on égrène ou que l’on cueille tout au long de notre vie nous racontent mieux que nous le ferions nous-mêmes … » comme l’écrivait récemment Joanne Tissot, une très auteure romande, dans son premier roman, Évanescence – pour lequel, par défi, elle osa choisir justement le style épistolaire ! I

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