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Des monstres à plusieurs têtes mais délicatement décorés, des arbres à feuilles bleues, des vaches à pois et rayures, des scènes de sacrifice traitées comme du théâtre de marionnettes : l’album que les Éditions InFolio consacrent au menuisier-artiste ghanéen Ataa Oko pour son exposition au Musée de l’Art brut regorge de couleurs, de vigueur, de magie, et de traditions ici inconnues mais diablement remuantes ! C’est que, un pied dans ce monde, un pied dans l’autre, il œuvre aussi bien pour les morts que pour les vivants, leur offrant sans compter une créativité fantasque et colorée, inspirée du monde des rites et des cultes, à admirer pour son plaisir – ou à emporter sous terre…
Ataa Oko Addo est né en 1919 au Ghana dans l’ethnie Ga, peuple de la côte du golfe de Guinée, et dont la culture et la religion sont fortement marquées par les rites funéraires. D’abord pêcheur puis ouvrier agricole, Ataa Oko est devenu menuisier au milieu du XXe siècle, alors que dans la force de l’âge il pouvait donner sa pleine mesure dans le travail du bois. Et c’est là qu’est née sa véritable originalité : des cercueils figuratifs reprenant les thèmes de l’activité terrestre du défunt pour l’accompagner utilement dans l’Au-delà ! Imité dans les années 1960, dès après l’indépendance, par un autre artisan plus habile que lui à attirer l’attention des galeristes américains, Ataa Oko n’a cependant connu la notoriété que dans sa province, et l’âge l’a peu à peu contraint à abandonner le difficile travail de cette forme d’art funéraire. Son œuvre était même promise à disparaître avec lui si une ethnologue suisse n’avait fait sa connaissance en 2002, alors qu’elle étudiait l’ensevelissement traditionnel des Ga. Mais qui garde des photos d’un cercueil familial, surtout dans la banlieue d’Accra ? Toute excavation étant naturellement exclue, Regula Tschumi a donc équipé le menuisier retraité – il avait alors près de quatre-vingt-cinq ans – de papier et de crayons de couleur, le priant de dessiner de mémoire ses plus belles créations. Et de la mémoire, Ataa Oko en a ! Peu à peu sont ainsi revenus à la vie des dizaines de sarcophages en forme de poisson, de camion ou d’alligator tels que l’artisan les avait imaginés pour accompagner ses semblables au tombeau.
Puis, fasciné par le pouvoir de ces crayons qu’il ignorait, Ataa s’est mis à dessiner pour son plaisir, laissant éclore un bestiaire fantastique richement coloré qui, des animaux familiers aux créatures les plus étranges, recouvre avec une force graphique et une vitalité joyeuse l’ensemble de la culture des Ga, quotidien et rituels mêlés sous les auspices d’esprits puissants mais bienveillants. Contrairement aux créateurs majeurs de l’Art brut, Ataa Oko n’est pas issu d’une civilisation de l’écrit et du papier : ce support, que les artistes spontanés ont tendance à idéaliser et économiser – séquelles d’une éducation sévère et de la pauvreté – en le recouvrant jusqu’à l’ultime marge, est pour lui un espace de création, et sur chaque page les êtres mystérieux et bigarrés auxquels il donne vie s’ébattent en liberté. Mais que cette approche, qui évoque naturellement les dessins d’enfants, ne limite pas la perception : Ataa Oko Addo est un vieil homme nourri de plus de quatre-vingt-dix ans d’expérience, de vie en communauté et de contacts avec la mort, et la fraîcheur de son trait et de sa palette n’a rien à voir avec la naïveté. De même que les Ghanéens ont pu récupérer leur pays après des siècles d’esclavage et de colonisation, les motifs multicolores de Ataa Oko colonisent à leur tour le papier blanc, ne lui laissant pour seul choix que de mettre en valeur l’expression d’une culture riche et profondément originale : le magnifique album conçu par InFolio, avec son papier épais et satiné, sa reproduction fidèle et presque tactile de chaque filament de couleur, en rend parfaitement compte. I