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La Syrie assèche Le printemps arabe


Joëlle Brack
13 mai 2011

La répression qui ensanglante la Syrie influence fâcheusement l’évolution des révoltes populaires au Proche-Orient.


© DR

Ce fut, il y a quelques semaines, l’un des arguments du bloc interventionniste mené par la France et la Grande-Bretagne au sujet de la Libye : ne rien faire aurait signifié cautionner l’idée qu’il suffit à un gouvernement en difficulté de sortir ses chars contre sa propre population pour régler ses problèmes. Toute démocratie digne de ce nom – même Albion qui a promené ses blindés en Ulster jusqu’à fort récemment, même l’Allemagne qui a laissé plus de mille cadavres au pied du Mur – ne pouvait qu’en convenir. La suite qui y fut donnée était sans doute inévitable, et le résultat pour les habitants bombardés n’est pas favorable encore, mais le message était relativement clair : bousiller ses citoyens sous prétexte qu’ils ne sont pas contents, ça ne se fait pas.

Pour la Libye, une constellation de circonstances, dont une production pétrolière réputée, la proximité avec les côtes si accessibles de l’UE, le spectre de Lockerbie et la détestable personnalité du chef de l’État, a poussé à une réaction vigoureuse. Mais d’autres pays embarqués dans le même mouvement contestataire ne suscitent pas ou plus le même « intérêt ». À Bahreïn, où la communauté chiite pourtant majoritaire est opprimée, une trentaine de manifestants ont été tués sur la Place de la Perle et ailleurs, de nombreux militants des Droits de l’homme ont disparu, le voisin saoudien a prêté main forte aux forces de l’ordre, la loi martiale a été instaurée sitôt les caméras étrangères reparties : on n’en parle plus. Le Yémen, confronté au ras-le-bol d’une population étouffée par les trente-deux ans de présidence d’Ali Abdullah Saleh, compte déjà quelque cent soixante manifestants tués depuis le début de l’année : on suit, mais de loin. Il est vrai qu’en Occident on n’est pas facilement impressionné, car la route tue chaque mois davantage que ça… Et puis il y a eu la Libye, et l’intervention que l’on sait.

En inférant que la défense des droits démocratique avait de solides alliés, les citoyens syriens sont donc sortis du bois, innombrables, calmes mais déterminés – et le piège s’est refermé : l’appui idéologique que représente l’opération de l’OTAN, pour eux un encouragement, signifiait paradoxalement la non-intervention totale de deux entités, les États-Unis et l’Union Européenne, qui ont déjà bien à faire sur le terrain libyen. Ayant d’abord testé les réactions internationales en promettant quelques fallacieuses libéralités, Damas a bien compris qu’il avait carte blanche pour tirer dans le tas, et ne s’en prive pas. Quel que soit dans l’affaire le véritable poids de Bachar el-Assad, manifestement dépassé par les ambitions de son état-major et de ses services de renseignement.

Il se passe donc en Syrie, où en quelques semaines plus de sept cents manifestants ont perdu la vie et dix fois plus ont été arrêtés, exactement la même chose qu’en Libye, sans que la même cause produise le même effet. Rapprochée des États-Unis par un troc « stabilité au Proche-Orient » contre « avantages économiques », producteur de pétrole standard [29e mondial] mais fiable, ayant une certaine influence sur les marges de manœuvre du Hezbollah, la Syrie, sur un malentendu, fait encore assez facilement figure d’État en voie de modernisation, agréé sur la liste des candidats à un siège onusien aux Droits de l’homme. C’est en outre, pour le Quartette, un acteur de la feuille de route inactif contre Israël : Bachar el-Assad ne peut s’offrir ni la paix ni la guerre avec sa voisine, seul le « processus » de paix est intéressant sur le plan intérieur, et le rend intéressant sur la scène internationale…

Aller contre tout cela semble pour le moment difficile, et c’est tragique. Tragique non seulement pour les Syriens qui, courageusement, descendent à mains nues dans l’arène jour après jour, en dépit des violences et des menaces, mais également pour leurs voisins. Car, hasard ou triste logique, depuis ces affrontements sanglants et admis de fait, la situation se péjore en Tunisie et en Égypte, berceau de ce « printemps arabe » dont on a imaginé – parce que c’est plus facile – qu’il ferait germer sans effort ni aide ce qui échoua pourtant à Prague, à Pékin ou à Téhéran. Or ces deux étonnantes révolutions pacifiques connaissent depuis peu des « ratés », ce qui est bien normal, mais aussi d’inquiétants retours aux sales vieilles méthodes : tout d’un coup on y renoue avec la répression de manifestations, le couvre-feu, l’intimidation, les exactions de la police ou de l’armée, la censure des médias, l’exacerbation des antagonismes religieux, le report des élections, le terrorisme et l’islamisme comme justification aux serrages de boulons. Les dérives, compte tenu de l’inexpérience des démocrates face aux rouages toujours présents du totalitarisme, ne peuvent pour l’instant compter que sur la détermination des populations à ne pas se laisser voler « leur » révolution. Et cela ne suffira peut-être pas contre les armes, dont Le Caire et Tunis voient maintenant qu’on peut, sous certaines conditions, les faire parler chez soi sans grand risque à l’extérieur. Le monde arabe, le monde tout court, peuvent-ils s’offrir un énième printemps sans été ? I

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