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Suède, la fin d’un modèle


Joëlle Brack
24 septembre 2010

Plus qu’un changement politique, c’est la fin du mythe de la social-démocratie qu’a signé l’extrême-droite suédoise en entrant au Parlement.


© D.R

Stieg Larsson, le romancier et journaliste pourfendeur d’extrémismes, est mort depuis 2004 et ses ennemis n’ont pas lambiné pour occuper le terrain : le 19 septembre 2010, après un petit siècle de domination quasi sans partage sur la vie du royaume, la social-démocratie suédoise, modèle planétaire de l’État-providence bien conçu et bien géré, a reculé devant la percée redoutée mais prévisible de l’extrême-droite, qui fait une entrée historique au parlement avec 20 sièges pour Sverigedemokraterna [SD, Démocrates Suédois] contre 172 aux Conservateurs du Premier ministre Fredrik Reinfeldt, qui perd d’un poil sa majorité absolue, et 157 aux Sociaux-démocrates. La terre sacrée de la tolérance, de la prospérité tranquille et de la liberté ressemble maintenant à n’importe quel autre pays occidental. Glups.

Politiquement, le désastre n’est pas forcément aussi grave qu’il y paraît, essentiellement par la personnalité du leader SD, Jimmie Åkesson, contre qui plusieurs éléments jouent, à commencer par son ascension ex nihilo : il ne serait pas le premier météore de la politique à s’étioler passée la valse médiatique, d’autant que ce homme de 31 ans, éphémère étudiant en sciences politiques, n’a d’expérience que celle de conseiller municipal d’une ville de huit mille habitants. Ensuite son second, Björn Söder, ébloui, reconnaît benoîtement que tout est encore flou, mais que les choses se préciseront lorsque le SD aura cerné les désirs des Suédois – autrement dit qu’il n’a pas de programme ! Ce qui n’empêche l’intrépide secrétaire de clamer que leur parti négociera avec n’importe quel partenaire sans discrimination, propos aussi libéral qu’exagéré, les autres factions ayant fermement annoncé qu’elles n’entreraient pas en matière.

Et, couleuvre avalée, il est bien possible qu’il en soit effectivement ainsi. Car le rôle de « faiseur de majorité » dont le SD peut désormais se targuer n’appartient pas qu’à lui : les Verts, absents du pouvoir [en Suède ! On croit rêver !], ont bien l’intention, et avec davantage de légitimité, d’en faire autant et d’influer à leur tour sur les options politiques du gouvernement en échange de certains appuis, un exercice d’acrobatie courant dans ce royaume à la pratique très consensuelle. Quant à se vanter de faire plier les uns et les autres sur la révision de l’immigration, le SD qui se pose en maître du sujet pourrait bien tomber sur plus forts que lui : en exploitant sans vergogne la xénophobie et l’islamophobie, il a donné à ses adversaires, tous partis confondus, l’occasion de se récrier vertueusement, tout en lorgnant à leur tour sur la régulation – en effet nécessaire – de l’immigration, qu’il leur sera aisé de présenter comme un souhait né des urnes… dossier ainsi récupéré pourrait donc bien contribuer à l’asphyxie des extrémistes, privés de leur seule arme véritable. Quand l’enfer est pavé de mauvaises intentions, il est cocasse que ce soit le Diable lui-même qui huile la charnière de la boîte de Pandore !

Il n’empêche que la coalition de centre-droit menée par Fredrik Reinfeldt aura du mal à se remettre, non pas tant du problème de stratégie que représente l’arrivée du SD que de la honte de n’avoir su prémunir le pays contre un tel bouleversement. Refusant noblement de considérer le groupuscule extrémiste, en encore plus de partager avec lui les plateaux de télévision – le spot électoral nauséabond du SD y a été censuré, une aubaine pour ces « martyrs » de la liberté d’expression – le pouvoir en général a manqué l’occasion de connaître son ennemi. Il s’est montré incapable de voir venir le coup, alors que l’Europe connaît ce genre de revirement depuis plusieurs années, le plus spectaculaire étant sans doute les débonnaires Pays-Bas, tombés impromptu en 2002 dans l’escarcelle de feu Pim Fortuyn : depuis, de la Hongrie à la Grande-Bretagne en passant par la Suisse, le Danemark ou l’Autriche, les arguments racistes et protectionnistes poussent dans les Parlements comme des champignons vénéneux. Incapable aussi d’estimer l’impact véritable des SD, qui a certes tapé en dessous de la ceinture en accusant les immigrés de se goberger aux dépends de la santé des retraités [sic], mais rencontré la compréhension d’une population vieillissante qui sent son identité se diluer avec un million et demi d’étrangers [pour neuf millions et demi d’habitants], et craint d’assumer encore longtemps son rôle de leader dans l’accueil des réfugiés.

Horrifié, le gouvernement compense cette lacune de prévision par une analyse pertinente : les 330'000 électeurs SD ne peuvent pas tous être des xénophobes convaincus, c’est « seulement » qu’ils ne se reconnaissent plus dans la politique actuelle, et que donc une gestion plus réaliste et des réponses moins floues doivent être privilégiées pour regagner leur confiance. Et le gouvernement actuel, toujours majoritaire malgré tout, peut compter sur les autres grands partis pour redresser la barre tout en blackboulant l’extrémisme, la gauche aux projets ronronnants ayant autant à se reprocher dans sa survenue que les conservateurs aux mesures sévères mais mal ciblées. Mais ce chantier politique n’est rien en comparaison du gâchis émotionnel : sans l’avoir vraiment voulu, les Suédois se sont réveillé le 20 septembre avec la honte d’avoir bradé l’idéal de la social-démocratie à une poignée d’irresponsables qui ont en un instant sapé une réputation mythique d’équilibre et de bienveillance. Telle la demoiselle Julie d’August Strindberg, la Suède se retrouve trahie et déshonorée par un subalterne opportuniste, qui n’en tirera pas le profit escompté, mais n’en assumera pas non plus les conséquences…

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