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Tu as la grippe, ma poule ?


Joëlle Brack
23 février 2007

Alors que, du Norfolk à Moscou, la grippe aviaire reprend chez les dindes photocopiées en élevage, Max la cigogne fribourgeoise est revenue au nid pour apprendre que ce sont toujours ses congénères migrateurs qui sont montrés du doigt par les responsables européens de la santé. Tsss…


© AP/RTBF
© AP/RTBF

Autrefois, en 1997, pour voir une oie grippée finir les deux fers en l’air, il fallait casser son petit cochon, car c’était loi : au Viêtnam, en Indonésie, à Hong Kong. Et puis ça s’est rapproché, en Europe de l’Est, et même en Allemagne ou en Suisse l’an dernier, et le spectre de la « pandémie » [bien qu’on ne dénombre que quelques dizaines de victimes humaines au monde] a pris des proportions formidables : non seulement le virus H5N1 passait aux humains, mais s’il mutait, tout un chacun pourrait être contaminé directement. Le Tamiflu® serait le seul médicament mais il est rare et ruineux, le vaccin serait pour quand les poules auront des dents, et aurait les mêmes caractéristiques – alerte ! Les oiseaux migrateurs vont faire voler le virus de leurs propres ailes, planquez vos pintades ! À défaut de faire la différence entre « si » et « quand », les pouvoirs publics et l’opinion jouèrent à se faire peur, au point que même le Café du Commerce s’émut des excès engendrés par une maladie qui n’existe toujours pas. En 2006, les oiseaux migrateurs sont revenus, sont repartis – telle Max la cigogne, suivie à la trace depuis huit ans par le Musée d’histoire naturelle de Fribourg – et rien ne s’est produit. Alors qu’ils volent du nord au sud et inversement, le virus, lui, voyage d’est en ouest, ce qui fait bien rire les mouettes.

Plus de dinde pour Noël prochain…
Et puis, il y a quelques jours, en plein carnaval, des dindes se sont mises à perdre des plumes en Hongrie, puis en Grande-Bretagne, et aujourd’hui à Moscou, bref à portée d’Easy Jet. Et cette fois, tout le monde s’en moque, au risque de vexer les chercheurs qui ont annoncé le 16 février à l’OMS être proches d’un vaccin efficace. Car les défuntes ne sont pas des oiseaux de compagnie, mais des animaux élevés en batterie par paquets de dix mille, réunissant toutes les conditions pour être à la fois des volailles rentables et des victimes faiblement résistantes. Mais voilà, les administrations Blair et Poutine, qui n’ont pourtant pas grand-chose de commun, n’ont eu qu’un cri : « c’est la faute aux oiseaux migrateurs, les volailles bien élevés ne tombent pas malades comme ça chez nous ! », mauvaise foi qui fait hurler les protecteurs de la nature. Les esprits chagrins à qui ça rappellerait quelque chose ne devront pas remonter très loin dans leurs souvenirs : c’était à la fin des années 1980, ça touchait les élevages de bovins plutôt que de volatiles, ça faisait des trous dans leur cervelle plutôt que de les faire tousser, mais ce fut exactement pareil : devant la catastrophe économique que représentait l’épidémie de »vache folle », les Britanniques nièrent déjà en bloc, le nez de la Dame de Fer dût-il s’en allonger d’autant, et tant pis pour la santé publique. Des scientifiques éminents perdirent alors leurs crédits de recherche pour avoir osé dire la vérité. L’éleveur du Norfolk, lui, n’a perdu que 160'000 dindes pour avoir induit mensongèrement le Ministère de la santé à accuser les passereaux : il a dû reconnaître qu’il avait importé le virus de sa filiale de Hongrie précédemment décimée ! Mais comme il est le plus gros producteur d’Europe, personne ne lui en voudra : après tout personne n’est mort, n’est-ce pas ! Seule la Russie, pour embêter l’UE, a bloqué ses importations britanniques – mais deux jours trop tard, H5N1 avait déjà passé la Bérézina sans visa…

Haut les masques !
En Suisse, terre de l’industrie pharmaceutique, les instances fédérales de santé publique se sont montrées généreusement prévoyantes  en faisant provision en 2005 de l’équivalent du traitement de Tamiflu® pour deux millions de personnes. « Équivalent », car le principe actif est stocké sous une forme non galénique, et qu’il faudra plusieurs mois pour convertir ce le trésor en honnêtes gélules à prendre avec une tisane. Si par malheur le virus est véloce, la fièvre ne montera pas que sur les thermomètres…  En attendant, puisque Berne ne fait pas mine d’ouvrir son armoire à pharmacie pour distribuer son pactole, il y a donc les masques !  Sur le même principe qui fait que le citoyen-soldat garde à la maison les cartouches qui lui permettront de butter sa belle-mère, parce que sinon l’arsenal est trop loin, les deux géants helvétiques de la distribution intègreront très prochainement les masques anti-viraux à leur assortiment du coin de la rue, charge à chacun de s’en procurer sans courir les hôpitaux de district. Certes, les pharmacies en tiendront aussi, mais à quatre masques propres par jour et par personne si les choses se gâtent, ça va faire des centaines de millions de godets filtrants élastiqués, que l’apothicaire local ne stockera pas aisément. Et, selon les mêmes raisons quantitatives, il vaudrait mieux pour le consommateur moyen que l’objet ne revienne pas au prix d’un écran plasma. Donc, que lesdites grandes surfaces se fournissent en gros, là où ce n’est pas trop ruineux : en Asie, Chine surtout. Là, en fait, où sont mortes sans protection les deux tiers des victimes humaines. Blanc le masque, noir l’humour…

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