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Figure emblématique de Solidarność, l’historien et intellectuel polonais Bronisław Geremek est en passe de perdre son mandat de député européen pour avoir refusé d’obéir à la loi nationale de décommunisation intensive. Tollé et soutien massif de l’Union – et puis ?

Qu’un historien aussi fameux que Geremek, figure de proue de Solidarność puis de la transition démocratique en Pologne, ancien ministre des Affaires étrangères et cheville ouvrière de l’adhésion de son pays à l’UE, soit viré par les siens des instances démocratiques européennes sidère tout le monde sauf lui : quand on a dû, à dix ans, s’échapper du ghetto de Varsovie, quitter le parti communiste lors des purges antisémites de 1968 et loger longuement en prison pour avoir signé les Accords de Gdańsk, on est blindé – ce n’est pas un hasard si Geremek est mondialement réputé comme spécialiste de l’histoire de l’exclusion et de la marginalisation ! L’instrument cette fois porte le nom gracieux de « loi de lustration », autrement dit de purification, qui vise à éjecter de toute responsabilité publique quiconque figure dans le registre – un million de noms – des collaborateurs volontaires ou forcés de l’ex-police secrète communiste polonaise. Annoncée le 15 mars 2007, elle a été notifiée dans la semaine au citoyen Geremek Bronisław, eurodéputé d’un Parlement dont il faillit être élu président, avec trente jours pour montrer patte blanche, sinon : dehors, avec dix ans de suspension pour faire bon poids. Comme le 19 avril il n’avait non seulement pas rempli le formulaire, mais fait savoir haut et fort à quel point l’idée lui déplaisait, le scandale a immédiatement débordé des frontières pour soulever d’un seul et mémorable élan tout le Parlement européen, épaté de voir l’un des siens risquer volontairement son mandat pour attirer l’attention sur un dérapage de plus de la Pologne, l’un des derniers adhérents à l’UE et pas le plus respectueux de ses règles.
Comme avant, mieux qu’avant…
En fait, cette loi remonte à 1997, mais ne s’appliquait à l’origine « que » aux hommes politiques, hauts fonctionnaires et magistrats. Et même le député et ministre Geremek l’avait alors votée, sensible comme d’autres à l’idée de ne pas laisser d’ex-sympathisants de la police secrète communiste squatter les structures vitales de la toute jeune démocratie, comme on ne l’avait que trop bien vu en Roumanie, en Bulgarie et ailleurs. L’enfer, cet ex-marxiste revenu au socialisme classique l’ignorait peut-être, est pavé de bonnes intentions – et c’est glissant… Il lui suffit de se tordre la bonne foi sur un caillou éthique pour comprendre où ça clochait : poussant le souci de décommuniser à fond, le pouvoir polonais des jumeaux Kaszynski a d’une part récemment étendu l’obligation de déclaration à quelques centaines de milliers de « dangereux intellectuels » : journalistes, universitaires, enseignants, avocats, et même dirigeants d’entreprise, et d’autre part en quelque sorte privatisé les archives dénonciatrices à un « comité de salut public », l’Institut de la Mémoire Nationale, qui ne garantit pas exactement les droits de la défense [c’est par exemple aux accusés de faire la preuve de leur innocence devant un tribunal…] dans les normes communément admises sous nos latitudes. Ni même en Pologne d’ailleurs, d’où la contestation par de nombreux intellectuels – dont tous les recteurs d’université - de sa validité auprès de la Cour constitutionnelle, qui a fixé son jugement au 15 mai. Raison pour laquelle le camarade Bronisław, déchu ipso facto de son mandat européen, a été prié par prudence de passer aux aveux complets avant le 7 mai ! Cohn-Bendit a hurlé, Royal tempêté, Merkel fulminé – même Hans-Gert Pöttering, président du Parlement européen et qui ne passe pas pour un agitateur gauchiste, espère que l’intérêt de la Pologne à maintenir de bonnes relations avec l’UE, surtout depuis le projet de bouclier anti-missiles américain, l’incitera à l’ouverture. Ce qui relève d’un certain optimisme : si les jumeaux au pouvoir étaient ouverts ça se saurait, s’ils étaient bons pour la négociation ça se saurait aussi, et les goûters d’enfants avec l’Union ne sont de toute façon pas la tasse de thé de divers partis polonais ultraconservateurs aux dents longues n’aimant pas être tenus à l’œil. Sans compter que le droit à légiférer en rond dans son pré carré est plutôt d’essence démocratique, et que l’Europe n’a pas plus d’arguments que ça pour en empêcher l’un de ses membres… Il est hélas à craindre, les légalistes européens ne se privent pas de le dire, que les effets de manche des avocats bénévoles de Geremek ne soient que ventilateurs à bonne conscience, mais que le coup soit trop bas pour être paré. En revanche, il pourrait bien être la goutte de trop, déclenchant les sanctions prévues dans le Traité de Nice [privation du droit de vote au Conseil des ministres européens] pour manquements répétés aux droits de l’Homme, pour abus de lustration mais aussi pour les mesures de rétorsion contres les homosexuels, renvoyés de leur poste, ou les anciens résistants actifs au fascisme, privés de retraite. Geremek le dissident a réussi, en se « sacrifiant » - aucun autre des 51 eurodéputés polonais n’a osé faire d’origami avec le maudit formulaire - à diriger le projecteur sur un problème aigu, car les libertés d’expression et d’information entre autres sont en jeu, mais jusque là ignoré. Quoique.
La calotte et le bâton
Il faut se souvenir en effet, par souci d’équité, que le tollé soulevé par la mise à l’écart presque affichée de Geremek, aussi sincère et général qu’il soit, ne sonne cependant pas sans une légère fêlure. Car, il y a quelques mois à peine, l’Europe a montré une indignation presque équivalente à la dénonciation du passé collaborateur de Stanisław Wielgus, nominé par le Vatican pour le premier rôle masculin comme archevêque de Varsovie, mais qui, sur le parvis même de sa cathédrale, dut décliner la mitre d’or étant donné les documents compromettants jadis signés de son épiscopale main en faveur de la police politique communiste. Certes, le personnage était un faible peu sympathique qui, jusqu’à la publication des preuves, s’est d’abord débattu comme un diable dans un bénitier pour tout nier, puis a piteusement avoué que sa compromission lui permettait d’avoir un passeport pour voyager et étudier, ce qu’il aimait bien. Ça peut se comprendre, mais quand on repense au jeune Père Popieluszko, torturé à mort en 1984 par les sbires staliniens [graciés depuis] pour avoir défendu des sympathisants de Solidarność, on se dit que les « tripes » étaient inégalement réparties dans le clergé polonais, à l’époque. N’empêche que, même si on hésite à verser une larme sur l’ex-futur archevêque réduit au chômage technique, c’est bien à la même loi de lustration qu’on doit ce psychodrame, auquel personne alors ne trouva à redire : du nord au sud, d’un bord à l’autre de l’échiquier politique, des calotins purs et durs aux athées pratiquants, tout le monde au fond trouva que magouiller avec les Rouges n’est pas un passe-temps honnête pour un curé ! Ce qui démontre ad absurdo que feue la Constitution Européenne n’avait pas tort, bien qu’on le lui reprochât, de vouloir mentionner les communes racines chrétiennes de l’Union…