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La Tunisie, et au-delà


Joëlle Brack
21 janvier 2011

La révolution tunisienne restera-t-elle une exception ? Le politologue François Burgat, spécialiste de l’islam(isme), propose ici une lecture historique et politique de la situation du Maghreb.


© DR

Symbole de la beauté et de la tentation, le jasmin, fleur emblématique de la Tunisie où on l’offre en signe d’amour ou d’amitié, est tout naturellement devenu l’allégorie de la révolution pacifique qui vient de mener, formellement du moins, à l’effondrement de la longue dictature de Zine el-Abidine Ben Ali. Comme cette fleur délicate au parfum entêtant, répandue dans tout le Moyen-Orient, la fragile mais prenante démocratie espérée à Tunis aura-t-elle de l’influence au-delà de ses frontières premières ?

Alors que, jour après jour, la population tunisienne descend dans la rue pour faire comprendre sans ambiguïté ses aspirations au gouvernement intérimaire, l’onde de choc provoquée par le phénomène – pour la première fois un pays arabe a fait prévaloir son choix pour la démocratie – suscitent cependant autant d’interrogations que d’espoirs. Le politologue François Burgat, chercheur au CNRS et grand spécialiste du Proche-Orient, auquel il a consacré plusieurs excellents essais, a pris le temps, malgré la pression des événements, pour répondre à nos questions sur la situation actuelle, et livre ici quelques repères pour mieux en saisir et les origines et les possibles développements. I

Interview François Burgat : Le Maghreb face au changement politique


Propos recueillis par Joëlle Brack


© Ghaylam – DR

François Burgat, le Maghreb, vu de l’extérieur, semble une entité relativement homogène, apparence trompeuse : où situeriez-vous les fissures, les antagonismes, les similitudes ?
Pour différencier les pays du Maghreb, et la situation où ils se trouvent face au changement politique, il faut bien sûr faire d’abord un détour par l’Histoire, notamment celle de la rencontre avec l'Europe. Après l’empire Ottoman, musulman [et qui est demeuré aux portes du Maroc], c’est la France – et, pour la Libye, l’Italie – qui a été le principal vecteur de cette rencontre décisive avec le monde extérieur. Les modalités de la rencontre coloniale, mêmes si elles ont toujours été empreintes de violence, ont varié d'un pays à l'autre : en Algérie, ce fut une colonie de peuplement de 132 ans, instaurée et levée au terme de deux guerres, de conquête et d’indépendance, d'une grande violence. En Tunisie d’abord, de 1881 à 1956, puis au Maroc [1912-1956], ce furent au contraire des protectorats, à la fois moins longs et qui autorisaient le maintien d'élites gouvernantes « endogènes », même très affaiblies. Dans les protectorats, la déculturation, notamment linguistique, a également été beaucoup moins brutale qu'elle ne le fut en Algérie, où la France a conduit une politique d’assimilation niant toute spécificité culturelle locale : ce facteur est important pour comprendre notamment les racines de la réaction islamiste. Dans tous les cas, cette histoire nationale a produit des élites légitimées principalement par la lutte nationaliste, la toute première ressource des régimes jusqu’à nos jours, même si elle est en train de s'affaiblir aux yeux de la nouvelle génération. Dans le cas de l’Algérie, les héritiers de la guerre de libération ont en quelque sorte abusé de cette légitimité nationaliste de « libérateurs », croyant ainsi jusqu'à ce jour pouvoir s'abstraire de toute forme d’alternance.

Et en quoi la situation de la Tunisie était-elle le plus différente de celle du monde arabe ?
Le second grand paramètre, qui permet plus spécifiquement de mieux comprendre la position et la stratégie des régimes vis-à-vis de la réaction islamiste, est leur posture dans le champ religieux. Il conduit à distinguer le royaume marocain, où un « Commandeur des croyants » s’efforce, comme en Arabie Saoudite, de capitaliser une légitimité religieuse, et des républiques, où la laïcité a été affirmée de façon plus ou moins explicite, voire parfois imposée de façon radicale, comme dans la Turquie d'Atatürk. En Tunisie, le premier président, Bourguiba, après avoir mis à bas les principales expressions institutionnelles de la culture musulmane [telle la mosquée-université Zitouna] n’a pas hésité, en buvant publiquement durant le mois de jeûne de Ramadan, à affirmer ainsi la priorité qu'il accordait au développement économique sur le respect littéral de la pratique religieuse.

De quels facteurs principaux feriez-vous découler le déclenchement d’une révolte peu ou pas manifestée ailleurs ? De leur situation économique, politique, sociale ?
– L’un des premiers paramètres économiques de différenciation est celui de la rente pétrolière que possèdent l’Algérie et la Libye. L’argent du pétrole conforte politiquement ceux qui la détiennent et peuvent, comme cela se fait plus massivement dans les Émirats du Golfe, acheter le consensus social. Ces pays riches sont également susceptibles d’avoir une politique étrangère moins dépendante d'accords avec leurs voisins européens ; les frasques – et les revers – de la Libye sur la scène étrangère tiennent beaucoup à l’ampleur des ressources financières dont dispose le colonel Kadhafi. La variable démographique doit être elle aussi évoquée : on contrôle beaucoup plus facilement un pays doté, comme la Libye, d’un immense territoire pour moins de six millions d’habitants, que l’Algérie ou le Maroc, pour ne rien dire de l’Égypte, infiniment plus peuplés. Il faudrait bien sûr prendre aussi en compte d’autres variables, notamment ethniques et religieuses. Le tissu politique, au Maghreb, malgré le fait que le fond berbère puisse entrer en tension avec la « couche » arabe qui lui a succédé, est en effet beaucoup moins composite que celui des pays du Machrek [NB : Orient arabe], où de nombreuses communautés chrétiennes : Coptes, mais également Grecs orthodoxes, Syriaques etc., ont survécu à l’islamisation. Les clivages ethniques (Kurdes/Arabes) y sont ensuite plus affirmés qu’au Maghreb ; la population musulmane enfin est traversée par un clivage sunnite chiite qui, au Maghreb, est tout à fait marginal.

Et les facteurs de réussite de cette révolution, sont-ils eux aussi liés à certaines particularités de la Tunisie ?
La révolte tunisienne a réussi pour plusieurs raisons. D’abord son objectif, le départ de Ben Ali, était simple, et partagé sans réserve non seulement par la totalité du corps politique, mais également par de larges segments de l'appareil d'État, qui ont lâché un président devenu indéfendable. Sans minimiser l'importance et la portée de la révolte populaire, il faut souligner que Ben Ali est parti avant tout parce qu'il a été lâché par son armée, qui avait sans doute reçu le soutien, au moins passif, des États-Unis. Ce lâchage tient au fait que la dictature de Ben Ali avait pris des aspects tellement caricaturaux que bien peu de ses proches ou de ses alliés – hormis peut-être la France – voyaient encore en lui un défenseur crédible de leurs intérêts. Aucune force d'opposition institutionnalisée n'a ensuite tenté de s'approprier le soulèvement, et cela a joué également en la faveur du caractère unitaire qu’il a conservé. Cela s'explique par le fait que les oppositions internes que le président avait autorisées à survivre étaient plus « cosmétiques » que réelles, et ne pouvaient être de vraies courroies de transmission du ressentiment général. Il n'empêche que cette révolte était bien politique, et qu'elle va très logiquement être maintenant captée par des opposants qui vont très vite s'organiser.

Au niveau des gouvernements arabes, comment peut-on définir une typologie dans les réactions ?
Tous les régimes arabes ont bien évidemment des raisons de s'inquiéter. Tous ont tiré les premières leçons de ces émeutes et ils réagissent, sur le double plan social et sécuritaire : un peu partout, la hausse des subventions aux denrées alimentaires de première nécessité va de pair avec de nouvelles mesures renforçant la surveillance des communications. En revanche, les mesures d’ouverture politique, qui permettraient de contribuer efficacement au relâchement de la tension, continuent à se faire attendre.

L’épouvantail de l’islamisme est brandi de divers côtés pour désamorcer certains élans dans la région : estimez-vous que c’est un prétexte, ou que le risque est réel ?
Quel sera le parlement qui sortira des prochaines élections ? Ce sont les Tunisiennes et les Tunisiens qui vont le dire. Il n'est toutefois pas besoin d'être prophète pour savoir qu'il comprendra la totalité des courants politiques qui existaient lorsque Ben Ali a pris le pouvoir, et donc que les islamistes, quelle que soit l'importance de la répression qu'ils ont subie, en feront partie. Mon point de vue a toujours été que le danger vient moins de l’existence des courants islamistes que de la perception monolithique, simplificatrice et émotionnelle qui prévaut à leur égard, et qui est sans doute le tout premier obstacle à l’amélioration de la compréhension entre les deux rives de la Méditerranée. Dans la préface à la réédition de mon dernier livre L’islamisme à l’heure d’Al Qaïda, je me suis employé à souligner le paradoxe de l’attitude dominante des Européens depuis l’annulation des élections législatives en Algérie, en janvier 1992. Au début des années 2010, les pays musulmans où s’esquisse la sortie de l’autoritarisme, c’est-à-dire les pays où les élections ont quelque chance d’affecter le rapport de force au sommet de l’État, ne sont pas ceux où, avec le soutien de la communauté internationale, a prévalu le tout-répressif de la « lutte contre les intégristes », mais bien le petit nombre de ceux où les courants islamistes ont été réellement intégrés au jeu politique ! Ni la vision médiatique ni la stratégie politique dominantes ne semblent pourtant percevoir, et encore moins prendre en compte, cette réalité essentielle : nous laissons au contraire se perpétuer un quiproquo culturaliste [Islam = mort de la démocratie] parfaitement mystificateur. Il n’y a donc pas à mes yeux « un risque » de voir les courants islamistes participer au jeu politique de demain, en Tunisie ou ailleurs dans la région : si risque il y a, c’est bien celui… qu’ils en demeurent exclus. Il y a effectivement un vrai danger de voir les coalitions qui se sont maintenues au pouvoir avec notre soutien, au nom de cette « lutte contre les islamistes », continuer à empêcher les citoyens de cette région du monde de désigner eux-mêmes, sans interférence locale ou internationale, les élites auxquelles ils entendent confier la mission de les représenter et de gérer leurs intérêts. I

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