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Génération mille euros, un roman italien édité sur la Toile, est devenu le symbole d’une situation qui gangrène la relève en Europe : la précarité.

Parés de beaux diplômes « invendables » sur le marché du travail de Milan, Claudio et Matteo sont les purs produits d’une société défaillante, incapable de fournir à sa relève les moyens de vivre décemment. Claudio végète donc dans un emploi précaire et qui ne correspond ni à ses capacités ni à ses goûts, pour un salaire minable qui lui coupe les ailes avant même qu’il ait songé à s’envoler. Loyer, vie sociale, vie amoureuse, tout est saboté par cette situation, qu’il partage avec des dizaines de milliers de jeunes Italiens. Le ton désinvolte et cocasse de Claudio, d’un caractère plutôt léger et peu combatif, donne toute sa vivacité à son récit désabusé, mais le fond de l’histoire n’en est pas moins tragique.
Pour Claudio et Matteo, pour leurs copains, pour la jeunesse de leur pays, Antonio Incorvaio et Alessandro Rimassa ont inventé une expression : la « génération mille euros », le salaire de ces jeunes qui ont cru au mythe des études-pour-faire-carrière et qui se retrouvent sans aucune perspective, infantilisés par une éducation trop protectrice et des adultes qui les exploitent, peu soucieux de les voir débarquer sur un marché du travail en déliquescence. Et les deux jeunes auteurs sont bien placés pour le savoir, c’est ce qu’ils ont longuement vécu, et dont ils ont choisi en 2005 de tirer le parti qu’il leur restait : en faire un roman, lui donner un titre qui parle directement au public, et le faire passer par Internet pour couper court non seulement au blocage éditorial mais à la réticence pour la lecture. Pari gagné : leur enquête sociale déguisée en roman branché fait un tabac, et Génération mille euros devient la bannière des jeunes précarisés, en Italie, mais aussi en Espagne ou dans l’Europe de l’Est.
Édité et traduit depuis de manière plus classique, le roman d’Antonio Incorvaio et Alessandro Rimassa vient de paraître en français (La Fosse aux Ours). Mais son accueil sera différent : alors que le texte se déguste comme un sorbet agréablement acidulé, le fond de la question est déjà descendu dans la rue et interpelle la classe politique, qui ne pourra pas feindre éternellement la surdité sous prétexte de crise ou de réforme du système. Avec 20 à 30% de chômage et des contrats précaires pendant cinq à dix ans, la génération mille euros réunit trois millions et demi de jeunes Européens en difficulté, par manque de formation en général, mais aussi des jeunes diplômés, comme en Italie ou en Grèce. Avec mille euros par mois on ne va pas loin, on a donc le temps de réfléchir pendant son petit boulot idiot… Et bien que le passage à la riposte soit encore difficile – car, comme Claudio et ses colocataires, les jeunes oisillons livrés sans plumes au monde du travail ont de la peine à envisager coups de becs et envol davantage qu’en rêve – c’est la réalité qui va leur donner de l’écho. Car l’apport de jeunes chômeurs ou « travailleurs pauvres » au financement de l’État ne suffira bientôt plus à lui subvenir, même insuffisamment, et le plongera à son tour dans la précarité…
Seule note optimiste dans l’aventure littéraire et sociale de Génération mille euros : comme Hernani pour le Romantisme, ou La route pour la Beat Generation, un livre, quelle que soit sa forme d’édition, est toujours capable de faire descendre les gens dans la rue et d’initier un véritable mouvement ! I

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Antonio Incorvaia, Alessandro Rimassa, La fosse aux ours, Broché, 2011, 192 pages
Prix : CHF 25.20
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