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Avec Arthur & George, le très britannique Julian Barnes met Conan Doyle au défi d’enquêter aussi bien que son fameux Holmes. Une intrigue à tiroirs étonnante, qui réjouira les « Sherlockophiles » d’aujourd’hui !

Arthur, c’est sir Arthur Conan Doyle, médecin ophtalmologue et auteur de « polars » à ses heures creuses - ou l’inverse ! George, lui, est un juriste métis, George Edalji, victime d’une erreur judiciaire oubliée mais qui fit couler beaucoup d’encre à l’époque [1903]. Leur rencontre, sous la plume brillante de Barnes, est un pur régal littéraire et policier ! Car, outre son charme puissant d’épisode authentique, remarquablement évocateur de l’Angleterre édouardienne, le roman joue de ressorts très actuels : le « délit de faciès », toujours aussi dommageables malgré les sanctions, l’engrenage des a priori entraînant vers l’erreur judiciaire – Outreau et Cie - et les mutilations de bétail, récurrentes et inexpliquées, dont même les paisibles pâturages helvétiques ont été le théâtre pas plus tard qu’en 2005. Comment diable les trois choses s’articulent-elles ? Ce n’est pas ici que vous l’apprendrez, le plaisir de le découvrir soi-même est trop vif ! Il suffira de savoir que le spectre d’un déni de justice suffit autrefois à faire sortir Doyle de ses gonds : « En tant qu’écrivains nous n’avons pas de responsabilité, mais en tant qu’hommes si » a dit Camus, et c’est fort d’un principe semblable que sir Arthur s’embarqua, un peu tête baissée à dire vrai, dans la recherche de la vérité qui disculperait Edalji, ce type qui croyait que la Loi est la même pour tous…
Vous plaisantez monsieur Doyle !
Au-delà d’un roman formidablement ficelé, Barnes propose une réflexion sur le rôle possible de l’écrivain dans la société, mais aussi sur l’emprise d’un héros sur son auteur : alors qu’il résout à la perfection les énigmes de Holmes, Doyle peine à boucler entièrement celle dont il s’occupe à titre personnel, et si sa notoriété lui permet d’attirer l’attention des ministres et du public, elle ne suffira pas à mettre les véritables responsables face à leurs responsabilités. Leçon de modestie que le grand auteur digère difficilement – encore ignore-t-il que son protégé, déçu, regrette que le cas n’ait pu être traité par Holmes lui-même… Supériorité irrationnelle de la créature sur le créateur que George n’est pas le seul à sentir. Ainsi, lorsqu’en 1891, Doyle, dans le mal nommé Dernier problème, mit fin à l’épopée du détective en le laissant assassiner par l’affreux Moriarty, qui le jeta dans les spectaculaires chutes de Reichenbach, à Meiringen [Oberland bernois], les lecteurs indignés réclamèrent fermement que l’auteur ramène son héros à la vie, non mais sans blague. Vexant que le premier garçon-crémier de Manchester venu sache mieux qu’un écrivain anobli par le roi ce qu’il convenait de faire d’un personnage ! Il ne restait qu’à obtempérer… Holmes, le dear old fellow, mena donc encore une cinquantaine d’enquêtes – et ce n’est pas fini !
Crimes et pâtisseries
Car en 1991, cent ans tout juste après la chute du héros dans la bouillonnante cascade, la commune de Meiringen et la Sherlock Holmes Society inauguraient, dans l’ancienne chapelle anglicane du lieu, un musée dédié au détective, avec reconstitution intégrale de son bureau de Baker Street – l’adresse la plus connue de Londres après celle du Premier ministre. Mais ce n’est pas tout ! L’Englisher Hof du roman existe vraiment : c’est le Parkhotel du Sauvage, dont Doyle s’inspira. Il n’en fallait pas plus pour que les fans l’investissent, lançant des soirées ou week-ends « Spécial Mystère » au cours desquels des acteurs et les résidents de l’hôtel se trouvent mêlés en direct aux crimes les plus sordides, et bien sûr à l’enquête qui s’ensuit : dans une ambiance soudain suspicieuse et tendue, l’élégant hôtel rétro ressemble vite à une annexe du FBI ! Qui est coupable, complice, témoin ? Et surtout, qui est comédien, participant, simple spectateur ? Intrigues à rebondissements incorporés, avec dénouement surprise à la clé [de l’énigme] et frissons garantis - on est prié d’apporter sa matière grise et son sang-froid ! Et les détectives amateurs, confondus par des apparences subtilement trompeuses [quoi, ce serveur stylé était un acteur, ce vacancier louche un vrai touriste ?] de découvrir, sinon la solution, du moins cette troublante réalité : il est beaucoup plus facile de crier « c’est lui l’assassin ! » au détour d’un chapitre que de pointer, devant les gendarmes, un doigt accusateur sur un compagnon de séjour… Mais que les âmes romantiques, heurtées par l’exploitation criminelle d’une si agréable région, se consolent : si Meiringen est célèbre, c’est aussi à cause d’une petite pâtisserie légère et douce qui porte son nom, la meringue ! Quoi de plus innocent qu’une vaporeuse meringue blanche ? À haute dose, elle peut servir à éliminer une proie diabétique, ou – convenablement émiettée dans les orifices respiratoires - étouffera rapidement sa victime…