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Plusieurs ouvrages marquent le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain Romain Gary.

Lorsque, le 2 décembre 1980, Romain Gary se suicida à l’âge de 66 ans, cet événement peut-être prévisible – le séducteur et le baroudeur en lui abhorraient l’idée même du vieillissement, l’écrivain souffrait d’une désaffection du monde des lettres et l’ex-époux n’acceptait pas le récent suicide de l’actrice Jean Seberg – réserva pourtant un mémorable coup de théâtre : confiée à l’AFP, une confession le révéla bientôt comme auteur véritable de Gros Câlin et surtout de La vie devant soi, Prix Goncourt 1975. La mort de Gary tuait donc également Émile Ajar, son pseudonyme, alors même qu’« Ajar » avait été régulièrement vu en chair et en os au cours des cinq dernières années !
Elle tuait d’ailleurs bien plus de monde que cela. D’abord parce que Gary n’existait pas non plus : c’est le nom que s’était choisi un jeune émigré, juriste et scribouillard juif lituanien de vingt-cinq ans, Roman Kacew, lorsqu’il entra dans les Forces aériennes françaises libres en 1940. Ensuite parce que sa plume, prolifique, l’entraîna vers quelques variations que, à tort ou à raison, il répugna à signer du nom de Romain-Gary-le-Prix-Goncourt-de-1956 [avec Les racines du ciel], d’où d’autres pseudos encore : Fosco Cinibaldi pour une fable sur les manquements de l’ONU, L’homme à la colombe, et Shatan Bogat pour un polar persan, Les têtes de Stéphanie, qui auraient sans doute gêné ses anciens collègues de New York et du Quai d’Orsay… Enfin parce que, comme la richesse de sa bibliographie ne le laisse pas soupçonner, Romain Gary vécut plusieurs vies en une, toutes brillantes, toutes aventureuses : d’abord jeune chroniqueur dans un journal français qu’il quitta avec horreur en découvrant ses thèses antisémites, puis aviateur dans une escadrille de bombardiers qui pendant la guerre s’illustra au Moyen-Orient, puis diplomate en Europe, en Amérique Latine et aux États-Unis, puis romancier adulé, puis romancier mal aimé, avant de se faire mystificateur – sans négliger une mission, accomplie, de menteur, de dandy et de don juan à plein temps. Il en devint même héros de roman post mortem, car comment ne pas le reconnaître dans le formidable Romain autour duquel valsent les personnages de Voyez comme on danse [2001] de Jean d’Ormesson ?
Une telle destinée ne pouvait que laisser un certain vide à sa disparition, et surtout un défi pour les essayistes, fascinés par ces personnalités imbriquées en poupées russes. Stimulés par les leurres qu’avait disposés l’écrivain, dont La nuit sera calme, dialogue à une seule voix tourné en entretiens fictifs [1974], et bien sûr le posthume Vie et mort d’Émile Ajar [1981], ils n’ont cessé d’explorer le mythe Gary, principalement autour des thèmes liés à l’identité. Les publications présentées à l’occasion des quarante ans de la mort de Romain Gary n’ont donc rien d’opportuniste, il en paraît plusieurs par an depuis bien longtemps ! Catherine Marret, s’attachant à la jeunesse de Romain Gary, propose une Promenade à Nice [Éd. Baie des Anges] sur les traces d’un gamin pauvre mais imaginatif, puis d’un jeune écrivain dont le succès se profile. Myriam Anissimov, biographe impertinente d’un Romain Gary le caméléon il y a quelques années, adoucit aujourd’hui le trait pour une belle reprise enrichie d’archives et de témoignages souvent inédits, dans laquelle Gary est, cette fois, L’enchanteur. Sylvie Ondoa Ndo, une chercheuse en Lettres camerounaise, s’est intéressée de son côté à La réécriture de l’histoire [L’Harmattan] opérée par l’élégant mystificateur et, sous la plume de Jean-Marie Catonné, Romain Gary de Wilno à la rue du Bac s’interroge sur les raisons de l’incroyable écran de fumée constamment entretenu par l’écrivain autour de sa vie et de celle des siens, à coups de mensonges mais aussi, croit-il distinguer, d’insécurité.
Comme le résuma admirablement l’essai, en 2007, du philosophe et éthicien Paul Audi : Je me suis toujours été un autre. Et comme lui répondit fort justement Guy Amsellem dans Les métamorphoses de l’identité : « Le vrai Gary se trouve dans ses personnages… ». I