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Orhan Pamuk, auteur turc engagé, s’est vu attribué vendredi dernier le Prix Nobel de littérature 2006.

En bordure du Bosphore, respire Istanbul la belle, comme un pont entre deux rives, celles de l’Europe et de l’Asie… De ses humeurs s’exprime le mystère oriental. Mixte et moderne, elle regarde vers le large des terres occidentales...
« J'ai passé ma vie à Istanbul, sur la rive européenne, dans les maisons donnant sur l'autre rive, l'Asie. Demeurer auprès de l'eau, en regardant la rive d'en face, l'autre continent, me rappelait sans cesse ma place dans le monde, et c'était bien. Et puis un jour, ils ont construit un pont qui joignait les deux rives du Bosphore. Lorsque je suis monté sur ce pont et que j'ai regardé le paysage, j'ai compris que c'était encore mieux, encore plus beau de voir les deux rives en même temps. J'ai saisi que le mieux était d'être un pont entre deux rives. S'adresser aux deux rives sans appartenir totalement à l'une ni à l'autre dévoilait le plus beau des paysages. » Entre-deux se situe le point d’ancrage en littérature d’Orhan Pamuk. Avec cet auteur, déjà lauréat du prix France-Culture [1995], du Prix du meilleur livre étranger du New York Times [2004], du prix des libraires allemands [2005] et dernièrement du Prix Médicis Étranger [2005], on se prend à arpenter des rues étrangères comme si elle avaient toujours été nôtres. Jour et nuit, se déroule le fil du Livre noir [Gallimard, 1994], où pendant une semaine, jeune avocat, on cherche celle, aimée depuis l’enfance, qui aura laissé derrière elle une lettre mystérieuse à l’aulne d’une Istanbul ambiguë, violente, insaisissable… Déjà, l’ombre menaçante du Château blanc [Gallimard, 1996] apparaît dans la brume… Capturé par des marins turcs, jeté dans la prison d’Istanbul, jeune italien de vingt ans offert comme esclave à un hodja [un savant], il faut malgré la défiance travailler l’un avec l’autre cette matière fascinante qu’est la pyrotechnie… 1591, Mon nom est rouge [Gallimard, 2002], un peintre enlumineur est assassiné…La querelle pourrait être artistique. Tout avait débuté avec la commande impérieuse du Sultan, Calife de l'Islam, d’un livre à sa gloire dont les illustrations allieraient le style ottoman à la manière vénitienne. Mais les miniaturistes qui s’attèlent alors à la tâche, dans le plus grand secret, s’attachent à reproduire dans ses moindres détails la réalité à hauteur d’homme… quand la tradition perse voudrait que c’est l’idée du sujet telle que Dieu l’a conçue qui soit figuré… Sur fond d’enquête policière d’époque, le Noir amoureux de Shékuré, fille de son maître miniaturiste doit s’affranchir des accusations qui pèsent alors sur lui… Le mystère et le fabuleux vont de paire dans les romans de Pamuk...
L’auteur « d’insulte délibérée à l’identité turque »
« Je fais des collages. Chacun de mes livres est né d’idées volées sans honte aux expérimentations de la littérature européenne ou américaine. Mais je puise aussi dans la mythologie islamique comme dans les récits classiques de notre tradition. Ces récits je les associe à des techniques et à des motifs contemporains. Du contact de ces deux styles, de ces deux sensibilités opposées, naît une étincelle qui ne peut qu’être fertile. L’identité de la Turquie aujourd’hui fonctionne d’ailleurs de cette manière, elle est faite de contradictions. » La construction des récits, la structure des phrases, les images, s’enracinent dans une écriture métisse, cultivée, intelligente et fine, qui créée une vaine littéraire, authentique et sincère, atypique et, plus que singulière. À elle seule, elle renouvelle par la même la littérature turque comme un hommage à l’identité turque elle-même. Sous le trait de Pamuk, à l’instar de l’Orient et de l’Occident eux-mêmes, se mêlent des réalités mitoyennes… Si les écrits de Orhan Pamuk ne sont cependant pas politiques, comme il le dit lui-même : « Dès le début, j’étais du côté de Nabokov. J’écrivais essentiellement pour la beauté. Vingt-cinq ans après, je sais que si j’avais commis l’erreur d’écrire des romans politiques, j’aurais été impitoyablement détruit. Le système m’aurait anéanti. », il reste qu’il n’hésite pas, sans se soumettre, à dire son point de vue, ses opinions et que l’engagement de l’homme fait fi en ce sens de sa qualité d’auteur. Dans un contexte politique et social difficile, pour ne pas dire oppressant et dangereux, il y a là un courage dont il faut dire la modestie… Ainsi pour avoir soulevé un tabou en déclarant en octobre 2005, au journal suisse allemand Tages-Anzeiger, que « 30'000 Kurdes et près d’un million d’Arméniens ont été tués » en Turquie, Orhan Pamuk a été accusé « d’insulte délibérée à l’identité turque ». Chahuté lors de l’audience préliminaire qui s’est déroulée en décembre 2005, l’auteur risquait quatre ans de prison. Soutenu par la communauté internationale, l’auteur aura dû répondre, pénalement et publiquement, à ces accusations afin de défendre son droit à la liberté d’expression, une liberté première et intrinsèque à tout régime prétendant à son essence démocratique. Ces accusations seront finalement abandonnées en janvier 2006.
Celui qui a refusé, pour des raisons politiques, qu’on lui accorde le statut « d’artiste d’État » concilie, d’une des plus belles façons qui soit, l’élégance et la profondeur du mot, le sens et l’intelligence du verbe, ce qui en ce siècle qui a déjà six ans, mérite plus que tout le Prix de notre estime et de notre plus sincère respect…