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Flaubert, 150 ans avant les caricatures…


Joëlle Brack
14 février 2007

Ça a dû bien faire rire la rédaction de Charlie Hebdo de constater que son procès dans l’affaire des caricatures se déroulait très exactement 150 ans après celui de Flaubert pour Madame Bovary, et [presque] pour les mêmes raisons… :

© VALERE
© VALERE

C’est en effet le 7 février 1857 que tomba le jugement contre Flaubert, son éditeur Laurent-Pichat et son imprimeur Pillet. Quoique le Procureur impérial Pinard se soit attaqué à eux en ordre inverse, Flaubert, qui était à 36 ans publié pour la première fois, n’étant que le simple « fournisseur de manuscrit » ! Motif : offense à la morale publique et à la religion. Verdict : acquittés, les délits n’étant pas suffisamment établis, et le Tribunal reconnaissant avec magnanimité que Madame Bovary est certes « vulgaire et souvent choquant », mais « paraît avoir été longuement et sérieusement travaillé » [on ne saurait mieux dire : cinq ans de labeur acharné]. Lamartine l’avait bien écrit à son « cher enfant » pour le rassurer : « Il n’est pas possible, pour l’honneur de notre pays et de notre époque, qu’il se trouve un tribunal pour vous condamner », mais l’alerte avait été chaude et le succès de l’œuvre, considérable dans le monde littéraire, sera moyen auprès du public : les lecteurs émoustillés par la publicité faite aux  adultères à répétition et à l’impie suicide d’Emma Bovary seront découragés par la tristesse de l’ensemble. Flaubert, comme le soutint son avocat, avait voulu un roman éminemment moral, et ce n’est pas avec ça qu’on fait un best-seller…

Libé tente le diable
Les éditeurs de Charlie Hebdo qui comparaissent depuis le 7 février 2007 devant la justice, pour publication des caricatures danoises que l’on sait, auront leur Lamartine : par solidarité avec son confrère satirique, Libération a choisi de publier à son tour les caricatures incriminées, histoire de montrer ce qu’est « la liberté de blâmer ». Risque ? Nul. En effet, Charlie Hebdo – hôte naturel, pour ne pas dire obligatoire, de tels dessins – se retrouve seul dans le prétoire, alors qu’un magazine plus « classique » comme L’Express, qui a publié la même chose en même temps, n’est pas inquiété. Son directeur d’alors, Denis Jeambar, en est surpris et presque vexé, lui qui avait vaillamment résisté aux pressions de Serge Dassault, propriétaire du journal, pour en interrompre in extremis la publication ! Le vaste débat soulevé autour de la liberté d’expression, de son caractère absolu ou au contraire des limites qui s’imposent à elle, ne va pas sans arrière-pensées politiques. Mais le fait qu’il existe sur la place publique est en soit un bon signe. De là à penser qu’on peut effectivement parler, voire se moquer, de tout en France et dans les pays démocratiques, il n’y a qu’un pas : ceux qui le franchissent sont parfois étonnés du résultat…

Les nouveaux habits de la censure
La censure semble en effet circonscrite à certains systèmes dont on a une petite idée : pas trop d’illusions à avoir sur la Corée ou Cuba, la Birmanie ou le Pakistan, et en Chine même Google a basté. D’autres cultures, parce qu’elles nous sont plus familières, paraissent plus libres, mais il suffit d’un peu de curiosité pour découvrir que – c’est un exemple - dans un lieu de vacances aussi plaisant et fréquenté que la Tunisie, l’unique fournisseur d’accès Internet appartient à la famille du despotique président, qui n’a donc aucune peine à faire faire dans la Toile les accrocs qu’il veut. Ça paraît inacceptable ? En France pourtant, pays des Droits de l’Homme et du Citoyen, la loi sur l’économie numérique [LEN] veut charger les fournisseurs d’accès de censurer directement leurs clients, faute de quoi ils seront eux-mêmes rendus pénalement responsables : ça commence avec le racisme ou la pornographie, ça finit… où ? Quant aux éditeurs sur papier, presse ou édition, ils connaissent ici comme ailleurs les formes modernes de la censure, moins spectaculaire que celle de l’affaire Dreyfus, des auteurs érotiques ou des caricatures, moins controversées que les écoutes téléphoniques, mais tout aussi efficaces. Tel ouvrage critiquant une multinationale ne trouve pas éditeur, tel autre radiographiant les dessous d’un sport populaire n’intéressera strictement aucun journaliste, les demandes d’interdiction, de destructions ou de « caviardage » encombrent les tribunaux, la publicité d’un constructeur automobile désertera – avec d’asphyxiantes conséquences financières – un magazine jugé trop critique, une information épineuse [nucléaire, trafics, santé du président] se retrouvera étouffée par une avalanche d’autres qui en diluent l’intérêt, une interview percutante, écrite ou télévisée, sera « coupée au montage » sans explication. Etc. C’est comme ça partout [« même » en Suisse], tous les jours, et personne ou presque n’en parle. Silence radio – sauf quand Sarko s’en mêle !

« L’hôpital et la charité », fable électorale
Nicolas Sarkozy a tenu en effet à soutenir la liberté d’expression des caricaturistes, dont il souligne en souriant qu’ils ne l’ont pourtant jamais épargné. Ce qui est aussi cocasse qu’intéressant. D’une part parce qu’il est en même temps garant du respect dû aux valeurs religieuses en tant que Ministre de l’Intérieur et des Cultes, et soucieux de se montrer large d’idées et plein d’humour en tant que candidat aux présidentielles : acrobatie politico-diplomatique qui a été abondamment rappelée. Et d’autre part parce qu’il est également l’époux, en instance suspendue de divorce [ça dépendra probablement du résultat des élections !], de Cécilia Sarkozy, dont la biographie sentimentale par Valérie Domain a brutalement été rayée du calendrier 2006 des parutions chez son éditeur First, suite à des pressions. Et ça, bizarrement ça n’a pas été rappelé du tout… La bio est devenue un roman, Entre cœur et raison, paru chez Fayard qui avait moins peur. Mais un éditeur qui cède aux pressions, ça a toujours existé. Il y a eu les représailles directes, qui envoyaient publiquement l’imprimeur responsable au bûcher autrefois, se contentant plus tard de le faire expédier par un homme de main, il y a eu les limitations administratives  - sans l’autorisation royale ou religieuse d’imprimer, inutile de stocker encre et papier – ou les pressions financières : Napoléon III semble avoir inventé le truc avec un système d’amendes si lourdes pour les patrons de presse que nul n’avait les moyens d’en assumer deux. C’est toujours cette méthode qui prévaut aujourd’hui. Plutôt que brandir un procès en diffamation, avec le risque que l’incriminé apporte fâcheusement les preuves de ses dires, ou de le faire interdire – excellentes ventes garanties, voir Mort d’un banquier : les dessous de l’affaire Stern de Valérie Duby et Alain Jourdan [éd. Privé, 2006] - on menace de réclamer des dommages et intérêts faramineux, et le tour est joué. Mais la vieille méthode a toujours un certain impact : instruit par le sort de William Nygaard, l’éditeur norvégien des Versets sataniques [publié par les Éditions Bourgois en 1989 et réédité par Plon, 1999] de Salman Rushdie - trois balles explosives - et des traducteurs japonais et italiens du même, poignardés, un éditeur de Tokyo vient de renoncer à publier la traduction de L’ennemi dans le miroir [Gaïa, 2006], un thriller dont l’action post-11 septembre met en scène un terroriste musulman. Et dont l’auteur, Leif Davidsen, est danois, comme n’importe quel caricaturiste…

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Bernard Joubert, La Musardine, Lectures amoureuses, Poche, 2006, 383 pages
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Dominique Lorentz, Editions Les Arènes, Broché, 2007, 166 pages
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