Bernard Campiche (C. Mélin / Aléas)
C’est au théâtre des « Trois coups », à Lausanne, que l’homme a commencé sa carrière. Le bâtiment aux volets bleus tient encore debout, mais le théâtre n’existe plus. Le souvenir qu’il évoque n’est pas nostalgique. Comme un écho, « Théâtre en camPoche » raisonne des trois coups frappés avant l’ouverture du rideau. Sans autre effet d’annonce, Bernard Campiche, doté d’un enthousiasme sans concession, a su s’imposer sur la scène de l’édition pour faire entendre les textes d’auteurs suisses romands.
Fondées en 1986, les Éditions Campiche comptent aujourd’hui à leur catalogue près de 160 titres, parmi lesquels figurent depuis 2002 des livres de poche. Au rythme de huit éditions originales par an, l’éditeur qui travaille seul, tel un artisan, se refuse à tout cloisonnement des genres. Épris de ses auteurs et de leurs textes, il n’entend effectivement pas faire de distinction dans le traitement éditorial qu’il accorde au roman ou au théâtre. L’attention qu’il porte à ses auteurs, avec lesquels il entretient des relations si fidèles que ceux-ci refusent d’être courtisés par d’autres, le soin minutieux avec lequel il édite leurs textes et la qualité des maquettes de ces objets livres conçus comme des avant-scènes, sont sans conteste le témoignage d’un ancrage plus fort que la seule raison économique.
Ouvert à un dialogue constant avec ses auteurs, Bernard Campiche décide en 2004, sur les vifs encouragements de deux d’entre eux et, alors que la SSA cherche un éditeur partenaire pour un tel projet, de lancer une collection dédiée au théâtre. La SSA propose comme directeur de collection Philippe Morand, comédien, metteur en scène et chroniqueur, directeur du Théâtre de Poche de Genève pendant sept ans. « Théâtre en camPoche » prend forme, « Répertoire » et « Enjeux » lui donnent corps, chacun des deux volets de la collection définissant sa ligne éditoriale. Consacré à des auteurs déjà connus des professionnels quand ce n’est pas du grand public, « Répertoire » donne déjà à lire les textes de René Zahnd [Mokhor et autres pièces], Anne Cuneo [Rencontres avec Hamlet] et Jacques Probst [Huit monologues]. Si le travail des deux premiers avait été largement diffusé avant leur publication, celui consacré à Jacques Probst est une vraie découverte, celle d’une « voix singulière, charpentée et fragile. [...] Un coup de poing de tendresse première. [...] Une parole de galets et de ronces, polie par le torrent, sanguine sous l’épine » [Philippe Morand]. « Enjeux » répond à d’autres ambitions : publier les textes de jeunes auteurs suisses romands contemporains. Enjeux 1 rassemble ainsi les pièces de Sandra Korol [KilomBo], de Valérie Poirier [Les Bouches], de Manon Pulver [Au bout du rouleau] et de Pascal Rebetez [Les mots savent pas dire]. Le métier d’éditeur est ainsi fait, et les rencontres si belles, qu’ils donnent l’occasion à Bernard Campiche d’intégrer à son catalogue de nouveaux auteurs dont il souhaite suivre le travail dans les années à venir. Les effets de cette nouvelle dynamique sont multiples car elle donne l’envie aux auteurs avec lesquels il travaillait déjà de redécouvrir d’anciennes ou d’explorer de nouvelles formes d’écritures que celles qui leur étaient devenues naturelles. Des projets devraient voir rapidement le jour en ce sens.
Lancée en janvier 2005, la collection avait reçu un accueil dithyrambique d’une presse qui avait salué tout autant la démarche que la qualité des textes et la facture des ouvrages. Elle a de plus trouvé sa place dans les rayons des librairies et séduit le public. Mokhor, la pièce de René Zahnd, a été créée au mois de janvier au théâtre Le Poche de Genève et sera sans aucun doute reprise très prochainement. Parallèlement, six des huit pièces de Enjeux 1 et de Enjeux 2 [à paraître] ont déjà été jouées ou sont sur le point de l’être. Parmi elles, et en attendant sa nouvelle pièce [Salida, créée le 30 mai à l’Alhambra dans une mise en scène de Françoise Courvoisier], retenons KilomBo de Sandra Korol, qui sera présentée en création du 7 au 26 mars au Théâtre de Vidy de Lausanne dans une mise en scène de Nathalie Lannuzel. Le caractère implosif de l’écriture de la jeune auteure, qui ne manque cependant pas de tendresse et d’humour, travaille subtilement les dérives absurdes d’une réalité plurielle, au point de basculer le lecteur et bientôt le spectateur dans un univers singulier et sans pareil.
Courageuse parce qu’atypique, surprenante au point de contraindre à l’enthousiasme, gageons que la collection « Théâtre en camPoche » porte la voix de ses auteurs au-delà de leurs frontières culturelles afin que d’autres puissent l’incarner ou l’entendre à leur tour...
Entretien avec Bernard Campiche (11 janvier 2006) Claudia Mélin : En tant qu’éditeur, quel regard portez-vous sur l’évolution du théâtre suisse romand ces dernières années ?
Bernard Campiche : Mon intérêt pour le théâtre concerne essentiellement les textes et ceux qui en sont les auteurs. De ce point de vue, ces dernières années se caractérisent par l’émergence de jeunes auteurs et par le dynamisme de l’axe Genève-Lausanne. La synergie créée par La Manufacture, l’école de théâtre de Lausanne, les Ballets Béjart, l’Opéra, le Théâtre de Vidy, le 2.21, ou encore l’Arsenic est exceptionnelle. Françoise Courvoisier, Philippe Morand et quelques autres y ont largement contribué en montant des projets contemporains à Genève. Le problème qu’ils rencontraient était principalement lié aux textes. Pour ne citer qu’eux, Ionesco ou Pinter étaient régulièrement joués et cela ne mettait que trop en valeur la rareté de textes d’auteurs suisses romands contemporains. Depuis une dizaine d’années, les choses ont beaucoup évolué et la création théâtrale en Suisse romande est habitée par un nouveau souffle. Dans ce terreau exceptionnel, les auteurs ne pouvaient que rapidement émerger. On le constate aujourd’hui ! Le travail entrepris par la SSA y a beaucoup contribué. Le volume 2 d’ « Enjeux » présente par exemple quatre auteurs parrainés, entre autres, par la SSA dans le cadre des nouveaux ateliers professionnels d’écriture dramatique en Suisse Romande « Textes-en-Scènes ».
CM : Le théâtre est avant tout un espace où les textes doivent être incarnés pour vivre, et d’aucuns pensent que publier du théâtre n’a pas autant de sens que de publier du roman. En quoi la création de « Théâtre en camPoche » constituait-elle pour vous un enjeu éditorial et culturel?
BC : Dans le théâtre, ce qui est important c’est d’être joué. C’est vrai. Être publié, c’est aujourd’hui une chance supplémentaire d’être joué. Une pièce non publiée ne sera pas jouée. En tout cas pas sur la durée. Si elle a fait l’objet d’une création, elle sera rarement reprise. J’en prends pour exemple les textes de Probst : depuis la publication de Huit monologues dans « Répertoire », ces textes ont fait l’objet de plusieurs demandes de droits parce qu’ils avaient été lus. Cela ne concerne pas seulement les professionnels, car il y a une vraie tradition du théâtre en Suisse romande où existe une multitude de sociétés théâtrales dont les fameuses « revues » de fin d’année attirent un public toujours affluant. Faire du théâtre c’était aussi relayer cet ancrage fort dans la culture suisse romande.
L’enjeu éditorial était tout aussi important. Si j’imagine qu’une jeune auteure comme Sandra Korol aura sans doute, d’ici quelques années, son « Répertoire », il s’agissait aussi de rééditer les textes épuisés de certains auteurs qui parfois n’en disposaient plus eux-mêmes… Cela a aussi créé une nouvelle dynamique chez certains des auteurs avec lesquels je travaille. Il y a une véritable interaction entre le théâtre et le roman. Laurent Gaudé, lauréat du prix Goncourt 2004, vient du théâtre et était arrivé par ce biais chez Actes Sud. De la même façon Anne Cuneo, principalement connue pour ses romans, a le désir de travailler à nouveau sur le théâtre après que nous ayons publié l’ensemble de ses textes autour de Shakespeare dans « Répertoire ». Jacques Probst n’avait jusqu’à présent pas imaginé pouvoir écrire autre chose que du théâtre, or ses textes sur l’alcool ont autant à voir avec la prose…
CM : On connaît le soin que vous portez aux maquettes de vos livres, qui sont tout autant de beaux objets. Pourquoi faire ce choix d’une collection de poche pour publier du théâtre ?
BC : Au départ, j’étais confronté au fait de devoir rééditer des titres épuisés ou d’anciens textes de mes auteurs. Entre-temps, Pro_Helvetia avait ouvert ses subventions à l’ensemble des éditeurs qui souhaitaient publier des livres en format poche. Voilà pourquoi en 2002, j’ai lancé « camPoche ». Par ailleurs, Anne Cuneo et René Zahnd, deux auteurs de mes amis, écrivaient du théâtre et étaient désireux de voir publier leurs textes. C’est à ce moment-là que j’ai eu les premiers contacts avec la SSA et que les choses se sont mises en place avec le concours de Philippe Morand, qui est depuis devenu directeur de la collection. La SSA, qui soutient depuis longtemps la publication de textes de théâtre, était cependant dépendante des projets des éditeurs. Pour obtenir une aide à la publication, il fallait que la pièce soit jouée par des professionnels. Le travail éditorial était très différent de ce que je fais, car son principal objectif était de mettre à disposition le texte d’une pièce pour sa création. Dès les premiers contacts, j’ai clairement dit que j’avais une toute autre approche. Pour moi, un livre de théâtre ce n’est pas un fascicule ou une brochure de trente pages, ne serait-ce que parce cette collection a aussi une fonction patrimoniale, de préservation de la culture suisse romande. La qualité reste la même et l’écho dont a bénéficié la sortie du premier volume a été très encourageant. Publier des livres en poche relève aussi d’une contrainte économique. Rentabiliser la réédition d’un texte est souvent impossible, alors que le livre de poche engage des coûts moins importants et rend accessible les textes à un public plus large, et notamment scolaire. En ce sens, on travaille actuellement sur un projet « Enjeux » pour le jeune public.
CM : Les Éditions Campiche fêteront à l’automne prochain leurs vingt ans. Quels sont vos projets pour les années à venir?
BC : « Théâtre en camPoche » a donné une nouvelle visibilité à l’ensemble de ma production éditoriale. L’écho de la presse a été exceptionnel. Maintenant, c’est à nous de consolider la chose. D’ici le Salon du Livre de Genève paraîtront le second volume du théâtre de Probst ainsi qu’Enjeux 2. Parallèlement, deux projets de « Répertoire » sont déjà en chantier. Ouvrir la collection à des auteurs suisses alémaniques dont les pièces seraient montées ici est aussi un projet que Philippe Morand et moi-même souhaiterions pouvoir mener à long terme. Il y a vraiment beaucoup à faire, de nombreuses lacunes à combler. Tout dépendra des moyens dont nous disposerons...
Les Éditions Campiche sont cependant déjà sorties d’un certain carcan ; on a quitté la table de la littérature romande et acquis depuis vingt ans une véritable légitimité, une aura, car la qualité est toujours au rendez-vous. La diffusion de ma production éditoriale par l’OLF depuis plus d’un an m’apporte un certain confort et permet une diffusion plus large, en Suisse, des titres que je publie. De ce point de vue, le prochain défi sera principalement la diffusion à l’étranger.