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Ishmael Beah, l’enfant soldat


Joëlle Brack
25 janvier 2008

Alors que le procès de l’ex-président libérien Charles Taylor reprend péniblement, le récit poignant d’Ishmael Beah, un enfant-soldat de Sierra Leone, dénonce l’enrôlement de milliers de jeunes dans les pires conflits.


© droits réservés
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Imaginez un week-end surréaliste au bord du Léman ou du Grand Canal : partout dans la rue, les magasins, les bâtiments publics, les maisons, il n’y a des enfants en guenilles, au regard halluciné, portant un fusil en bandoulière ! Trois cents mille personnes, l’équivalent de la population entière de Lausanne ou Venise, c’est cela que représente matériellement le nombre d’enfants-soldats à travers le monde. Asservis à la soif de pouvoir de groupes armés étatiques ou rebelles, les enfants enrôlés de force servent à la fois de chair à canon, d’agents d’infiltration, d’exécuteurs robotisés, de domestiques, de kamikazes et d’esclaves sexuels. Parfois livrés par une famille fanatisée, le plus souvent kidnappés dans les villages et bidonvilles ou raflés comme prise de guerre dans une localité envahie, ils constituent la plus pitoyable armée qui soit. En Afrique évidemment, le continent le plus dramatiquement touché, mais aussi dans une vingtaine de pays d’Asie et d’Amérique latine, en Afghanistan – ou plus près de nous : Algérie, territoires palestiniens occupés, Liban, ex-Yougoslavie, Fédération de Russie…

Enfances volées
À vingt-six ans, Ishmael Beah a vécu deux vies d’égale durée. L’une de gamin pas trop misérable de la région de Mattru, en Sierra Leone, entouré d’une famille traditionnelle soucieuse de lui procurer un avenir. L’autre comme enfant-soldat, enrôlé de force dans l’armée gouvernementale et contraint de devenir un tueur sans états d’âme. « De force » n’est peut-être même pas l’expression qui convient, et c’est encore pire : alors que son village et sa famille sont anéantis, Ishmael, qui n’a que douze ans et voudrait devenir star du hip-hop, a dû fuir durant des mois à travers son pays ravagé par la guerre avant d’être « adopté » par l’armée, que son cœur d’orphelin déboussolé et épuisé perçoit d’abord comme une nouvelle famille… Dressé à obéir, nanti d’une arme automatique, drogué pour oublier de réfléchir à ce qu’il fait, le garçon rejoint des centaines de « copains » du même âge, capturés au gré des prises de villages par les rebelles ou le pouvoir, et devient un bon petit soldat. Combien de personnes a-t-il tuées ou mutilées, combien de maisons a-t-il incendiées ? Trop. L’ado que l’UNICEF récupérera in extremis, en 1996, est une petite brute d’une violence inouïe, dépourvue de sentiments, de morale, de projet, mais qui par miracle va accepter « d’obéir à des civils » [la honte absolue pour les petits soldats], trouver une famille d’accueil et, finalement, émigrer aux États-Unis pour étudier et devenir ambassadeur de l’UNICEF. Car Ishmael Beah, littéralement revenu à la vie, a préféré retrouver la mémoire et, courageusement, témoigner pour venir en aide à ses camarades d’infortune en secouant l’inertie de la communauté internationale.

Mortelle indifférence
Son Chemin parcouru [Presses de la Cité, 2008] le crie à chaque ligne : victimes désignées par la pauvreté, le manque d’éducation, le chômage endémique, souvent le fanatisme politique ou religieux, les enfants des régions les plus déshéritées sont en danger permanent. Leur vulnérabilité psychologique, le matraquage d’idéologies, les drogues souvent, rendent leur dépendance facile – et puis ils ne coûtent pas cher… Le phénomène est particulièrement grave en Afrique, où les orphelins du sida grossissent encore les rangs de guérillas crapuleuses. En Ouganda, la monstrueuse Armée de résistance du Seigneur [LRA], en rébellion contre le gouvernement de 1988 à 2006, était composée à 80% d’enfants enrôlés de force ! Si une certaine prise de conscience s’opère au-delà des classiques ONG, elle est des plus lentes, et la nécessité presque incontournable de laisser chaque État appliquer à son rythme les normes de la Convention internationale des droits de l’enfant n’arrange rien. Elles ne demandent pourtant qu’à libérer les jeunes de moins de 18 ans, une limite d’âge qui n’a pas évolué depuis la Première Guerre mondiale… Mais les intérêts en jeu, aussi bien pour les gouvernements et mouvements impliqués dans les conflits que pour les grandes puissances, sans même mentionner les marchands d’armes, opposent une impitoyable résistance.

Les diamants du sang
Ainsi le procès de Charles Taylor par un tribunal spécial pour la Sierra Leone [TSSL], qui a dû à contrecœur être « exporté » il y a quelques jours vers La Haye : l’ex-président du Libéria, qui finançait par les fameux « diamants du sang » la guérilla devant lui permettre de faire main basse sur les mines de son voisin, dispose encore de moyens et d’appuis tels que sa mise en cause risquait de générer un soulèvement de plus… Les espoirs placés dans les gouvernements africains eux-mêmes ne sont en effet pas des plus solides. Litha Musyimi-Ogana, directrice du Département pour le développement de la femme de l’UA, ne vient-elle pas de déclarer avoir « vu le continent faire baisser le nombre de conflits de 16 à zéro [sic] depuis 1998 » [Panapresse, 24 janvier 2008] ? Alors qu’il suffit, hélas, d’ouvrir le journal pour savoir où en sont les combats au Kenya, au Congo, au Darfour, en Somalie – entre autres… Heureuse exception : le Tchad, qui depuis près d’un an collabore avec l’UNICEF pour entamer la démobilisation des enfants-soldats enrôlés dans l’armée officielle. Un jour peut-être, Ibrahima, le petit garçon du fameux Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma [Seuil, 2000] redeviendra un simple personnage de roman. Mais pas demain. |

LITTÉRATURE


1)
9782020427876.gif
Ahmadou Kourouma, Seuil, Broché, 2000, 240 pages
Prix : CHF 29.70
Disponibilité: Ouvrage indisponible


2)
9782268062174.gif
Emmanuel Dongala, Serpent à plumes (Le), Motifs, Poche, 2007, 456 pages
Prix : CHF 15.60
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

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3)
9782841862351.gif
Jean-Marie Defossez, Editions Michalon, Les petits rebelles, Broché, 2004, 153 pages
Prix : CHF 16.70
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

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4)
9782268051949.gif
Jean-Claude Derey, Editions du Rocher, Broché, 2004, 254 pages
Prix : CHF 30.70
Disponibilité: Ouvrage indisponible

LE LIVRE
9782258074477.gif
Ishmael Beah
Prix: CHF 35.00

TÉMOIGNAGES
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Hervé Cheuzeville
Prix: CHF 48.40

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Yussef Bazzi
Prix: CHF 24.90

LES FAITS
9782262027087.gif
Alain Louyot
Prix: CHF 15.50

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Mouzayan Osseiran-Houbballah
Prix: CHF 39.10

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Philippe Chapleau
Prix: CHF 31.20